Le secrétaire américain à l'Énergie, Chris Wright, et la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, font une déclaration conjointe à l'issue d'une réunion bilatérale au palais de Miraflores le 11 février 2026 à Caracas, au Venezuela. Jesus Vargas / Gettyimages.ru
Depuis que, le 3 janvier de cette année, les États-Unis ont bombardé le Venezuela et, lors d’une opération de type commando, ont enlevé Nicolás Maduro et sa compagne, la nation caribéenne se trouve dans une situation inédite. Une situation si inédite, en réalité, qu’il est difficile de la comparer à d’autres situations sans précédent de l’histoire mondiale, qui ne manquent pourtant pas.
Bien entendu, un tel comportement « inhabituel » provoque logiquement toutes sortes d’analyses, tout en suscitant les réactions et commentaires les plus variés que l’on puisse imaginer.
Logiquement, j’insiste, parce que l’inhabituel ne laisse jamais personne indifférent. A fortiori lorsque, depuis l’attaque étatsunienne, de nombreuses questions sur ces événements restent sans réponse et que, pour ne rien arranger, de nouvelles questions surgissent depuis lors. Des questions et des réponses qui se posent et se formulent différemment à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela. Parfois, presque de façon diamétralement opposée, alors même qu’il s’agit de la description d’un même phénomène.
Un fait, plusieurs interprétations
Vu de l’étranger, pour beaucoup de personnes, il n’est pas facile de comprendre comment, à peine quelques jours après avoir perdu des dizaines de militaires et de civils, Caracas a entamé un rapprochement avec les agresseurs. Un rapprochement qui, au fil des semaines, n’a cessé de s’intensifier, avec des annonces et des mesures de toute sorte : commerciales, diplomatiques, politiques, comme la nouvelle Loi sur les hydrocarbures, la réception d’une représentante diplomatique étatsunienne, la Loi d’amnistie ou la récente visite du secrétaire à l’Énergie, pour ne citer que quelques exemples.
Chez nombre de partisans de la Révolution bolivarienne à l’extérieur, tout cela provoque une grande perplexité, et cette perplexité se traduit souvent par de la méfiance, de la déception ou de graves accusations publiques. On peut être d’accord ou non avec ces positions, évidemment, mais il est difficile de les qualifier d’absurdes ou de totalement infondées.
Ce n’est pas un hasard s’il s’agit de personnes qui, durant deux décennies, ont considéré le Venezuela comme un phare anti-impérialiste qui n’a jamais cédé face aux agressions sous forme de sanctions ou de déstabilisation interne fomentée de l’extérieur, et qui l’ont toujours soutenu dans cette dure période, dans la mesure des possibilités de chacun.
Les autorités vénézuéliennes ont décidé de privilégier la paix à l’intérieur du pays, évitant un conflit armé qui aurait pu dégénérer en guerre civile
Il est important qu’au Venezuela, on comprenne les raisons de cette perplexité et même de ces mises en cause venues de l’extérieur, même si on ne les partage pas. Car, au sein du pays, la population en général, et le chavisme en particulier, perçoivent la situation d’une autre manière.
En premier lieu, les autorités ont décidé de privilégier la paix à l’intérieur du pays, en évitant un conflit armé qui aurait laissé derrière lui un long sillage de morts et qui, très probablement, n’aurait pas tardé à se transformer en guerre civile.
Dans une nation (il est bon de le garder en tête) qui n’a pas connu de conflit armé en tant que tel depuis le XIXᵉ siècle, et dans un contexte global où, qu’on le veuille ou non, d’un point de vue strictement militaire, elle se serait retrouvée pratiquement seule face à un pays disposant d’une machine de guerre largement supérieure et d’un long passé d’invasions sanglantes, et qui, pour couronner le tout, se sent aujourd’hui plus impuni que jamais après avoir soutenu un génocide à Gaza sans en subir de conséquences pour lui-même, à l’exception du coût moral.
Le 3 janvier a confirmé que Washington est prêt à recourir à la force brute dans sa pire expression pour atteindre ses objectifs
Bien entendu, cette paix ne s’est pas obtenue sans contrepartie, mais au prix d’une longue liste de concessions – toujours en cours – qui, selon à qui l’on pose la question, apparaissent difficiles mais nécessaires, déprimantes mais inévitables, ou simplement humiliantes.
L’argument général avancé par Caracas pour les expliquer est que le Venezuela est entré dans une nouvelle étape qu’on ne peut analyser sans prendre en compte le 3 janvier et ses conséquences immédiates : l’enlèvement de son chef d’État et la preuve que Washington est disposé à appliquer la force brute dans sa pire échelle pour atteindre ses objectifs.
À partir de ce moment, nous serions entrés dans un délicat jeu de stratégies souterraines et de temporalités exaspérément lentes, d’autant plus à une époque où l’information circule à toute vitesse et où nous voulons tous tout savoir immédiatement.
La complexité du temps historique
N’oublions pas que, ces dernières années, le panorama géopolitique mondial est entré dans une phase où les instances internationales ont perdu le peu de prestige qui leur restait et où, avec l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, la situation globale est passée de très tendue à franchement imprévisible. De ce point de vue, la situation du Venezuela pourrait s’apparenter à celle d’une personne immobilisée par un voleur armé, sans personne en vue pour lui porter secours, qui décide de ne pas résister tout en cherchant le moment opportun pour se dégager.
Il est tout aussi important que, hors du Venezuela, on comprenne pourquoi, dans cette réalité inédite, à l’intérieur du pays, il a été décidé d’adopter certaines attitudes et de consentir certaines concessions, même si l’on n’est pas d’accord avec elles.
Bien sûr, une telle stratégie n’en reste pas moins risquée. Parce que ce moment pour se dégager peut arriver trop tard ou, pire encore, parce qu’il peut surgir des acteurs cherchant à profiter de la conjoncture pour transformer une docilité circonstancielle en docilité sans limite de temps.
Comme si toute cette situation déjà si complexe ne suffisait pas, surgissent en permanence des informations et des préjugés qu’il est bon d’éclaircir, avant de conclure, pour assainir le débat. Par exemple, à l’époque de Hugo Chávez et pendant une partie du gouvernement de Maduro, avant les sanctions, le Venezuela n’a jamais cessé de vendre du pétrole aux États-Unis et l’a fait en quantités importantes. Il a cessé de le faire non par volonté propre, mais parce que les États-Unis ont sanctionné l’industrie pétrolière vénézuélienne. Il y a aussi eu de nombreuses libérations de responsables de l’opposition impliqués dans la promotion de protestations violentes ou d’autres délits, et ce bien avant la présidence par intérim de Delcy Rodríguez.
Sur le plan diplomatique, alors que les sanctions de la Maison-Blanche étaient en pleine vigueur, en mars 2022, Maduro a reçu un haut envoyé de Washington et a déclaré – textuellement – que les drapeaux du Venezuela et des États-Unis « étaient très beaux ensemble, comme ils devraient l’être ». Autrement dit, certaines choses que nous percevons comme totalement nouvelles ne le sont pas tant que cela.
En somme, la géopolitique est extrêmement complexe et l’histoire ne se déroule jamais de façon complètement linéaire ; elle est faite d’avancées et de reculs, de contradictions, de moments difficiles à avaler, de pactes inattendus, d’alliances incompatibles.
Ce n’est pas le moment pour des lectures simplistes
Personnellement, je n’ai aucun doute sur le caractère inconfortable de la situation actuelle pour les hautes autorités vénézuéliennes, mais je ne crois pas non plus que ce soit facile, pour Marco Rubio, d’entendre nombre de ses propres partisans qui ne comprennent pas pourquoi il négocie avec la cúpula chaviste et ne lui pardonnent pas de considérer Delcy Rodríguez comme présidente plutôt que María Corina Machado.
En politique, il ne pleut jamais à la convenance de tout le monde, même si, selon le moment, certains sont plus mouillés que d’autres. Nous réaffirmons donc qu’il n’est jamais opportun de tirer des conclusions hâtives, a fortiori lorsque les circonstances sont aussi complexes que celles que traverse le monde en général et, en l’occurrence, le Venezuela.
Même si cela nous coûte beaucoup plus qu’il n’y paraît et constitue une source constante d’angoisse, nous continuons d’observer la situation avec attention, en essayant de conserver calme et lucidité, en lisant les commentaires et opinions passionnés sur cette question (y compris les vôtres), sans jamais croire que nous détenons toute la vérité.
Et il est évident qu’on ne peut garantir que cette histoire aura une fin heureuse. Ce que l’on peut, et doit, affirmer, c’est que cette histoire n’est pas encore terminée.
Ce texte est une adaptation d'une vidéo produite par l'équipe '¡Ahí les va!', écrite et réalisée par Mirko Casale.
Traduction Bernard Tornare
Mirko Casale est un journaliste, scénariste et réalisateur de contenus politiques né à Buenos Aires en 1976. Il dirige et présente actuellement l’émission de satire politique ¡Ahí les va!
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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