Les médias occidentaux agissent comme une antenne du Pentagone, transformant des nations souveraines en scènes de crime.
La mise en scène du western américain
Lorsque le procureur général de l’administration Trump, William Barr, annonça en mars 2020 une « prime » de 15 millions de dollars pour la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, la scène ressemblait moins à une initiative diplomatique qu’à une parodie de western spaghetti à petit budget.
Tout y était : le ton théâtral du shérif clouant une affiche « Wanted » à la porte du saloon. Une véritable leçon de kitsch américain.
On nous raconta qu’il s’agissait de « narco-terrorisme » et de « cocaïne coupée au fentanyl » – une histoire commode transformant un chef d’État souverain en vulgaire baron de la drogue.
Pour ceux d’entre nous qui avons vécu l’invasion de la Libye par l’OTAN en 2011, le spectacle avait un goût amer de déjà-vu. Je me souviens du jour où l’on effaça purement et simplement le statut légal de Mouammar Kadhafi, métamorphosant du jour au lendemain un dirigeant reconnu en « cible légitime ».
De l’« enlèvement » à la « capture » : l’ingénierie linguistique de l’empire
Comme à l’époque, les médias occidentaux ont soigneusement troqué le mot « enlèvement » pour « capture » afin de désigner le raid militaire de Caracas.
Nous assistons à la réactivation d’un manuel dangereux : celui où la manipulation sémantique prépare le terrain du changement de régime, en reléguant le droit international au rang de simple suggestion lorsqu’il gêne la quête de pétrole ou de prestige.
Cette opération de requalification, émanant de l’appareil de propagande occidental et amplifiée par les grands médias, relève d’une gestion calculée des perceptions. Elle vise à anesthésier le sens critique du public tout en contournant la légalité internationale.
Employer le mot « capture » au lieu d’« enlèvement » revient à maquiller une violation majeure de souveraineté en opération policière. Capturer, c’est arrêter légitimement ; enlever un président dans sa capitale, c’est bafouer les fondements mêmes de la Charte des Nations Unies.
Le précédent libyen : quand l’Occident retire la « légitimité »
En mars 2011, j’ai vu Barack Obama déclarer que Kadhafi « n’avait plus la légitimité pour gouverner » – effaçant d’un trait la personnalité juridique de l’État libyen.
Quinze ans plus tard, à Caracas, la même pièce est rejouée mot pour mot : une invasion rebaptisée « extraction chirurgicale », un chef d’État traité d’« hors-la-loi ». La légitimité devient, encore une fois, un privilège que l’Occident accorde ou retire à sa guise.
L’« étatisation du cartel » : prélude à l’agression
Passer de la diplomatie à l’agression exige une préparation psychologique : transformer l’État en cartel.
Bien avant que le premier soldat ne foule le sol vénézuélien, la machine médiatique avait vidé le pays de sa substance politique.
Le Venezuela n’était plus un État en crise – crise largement fabriquée par des sanctions américaines visant à étouffer l’économie – mais une « mafia d’État » dirigée par un « narco-dictateur ».
C’est une stratégie méthodique de délégitimation.
Dès qu’un État est qualifié de « narco-régime », les lois sur la souveraineté cessent d’exister : on ne « viole » plus un pays, on « démantèle » un cartel.
Le précédent libyen fournit à nouveau le modèle : la presse avait vite cessé d’analyser la complexité du pays pour le réduire à un simple instrument de répression de Kadhafi. L’argument humanitaire de la « responsabilité de protéger » (R2P) servit alors de bénédiction morale à l’agression militaire.
Et, une fois encore, les médias occidentaux ont obéi en présentant l'État comme une organisation criminelle, en moralisant de fait l'agression militaire et en présentant une violation massive des normes internationales comme une simple « opération de police » à visée morale.
Une prime grotesque : la pantomime américaine continue
Le spectacle atteignit un sommet de ridicule en août 2025 lorsque la procureure générale Pam Bondi porta la prime à 50 millions de dollars – un chiffre si extravagant qu’il semblait sorti d’un film de série B.
Lorsqu’elle présenta les nouvelles affiches « Wanted », elle le fit avec la désinvolture d’une présentatrice de casino.
Le chef d’un État souverain devint, sous ses mots, un fugitif ordinaire, afin de justifier une « capture » qui n’était, dans les faits, qu’un enlèvement technologique en haute définition.
Effacer la personnalité d’un État
Pour mesurer la portée du mot « capture », il faut comprendre le processus de dépossession médiatique d’un État.
Des mois avant l’enlèvement du 3 janvier, la presse occidentale avait méthodiquement exorcisé le Venezuela de son statut national.
Chaque manchette contribuait à faire passer Maduro de « dirigeant politique » à « criminel transnational ».
C’est un scénario de « jetabilité » que je connais bien depuis 2011 : avant le premier bombardement de l’OTAN, la Libye avait déjà été vidée de son corps politique par la narration médiatique.
La guerre fut présentée non comme une agression mais comme une « mission civilisatrice » contre un tyran.
Quand la presse devient auxiliaire du Pentagone
Au Venezuela, même la BBC – parangon supposé de la « presse libre » – aurait interdit à ses journalistes d’utiliser les termes « enlèvement » ou « kidnapping ».
Quand les médias s’accordent à ne plus reconnaître un gouvernement comme tel, ils offrent à l’agresseur un chèque en blanc.
Le droit international devient alors un vestige du passé.
Avant même l’annonce de la prime de 50 millions, l’opinion publique occidentale était déjà préparée à voir le Venezuela non plus comme un pays, mais comme une scène de crime attendant ses enquêteurs.
Le nouveau visage de l’ingérence : la « police mondiale »
L’exploit le plus inquiétant des médias occidentaux est d’avoir normalisé une nouvelle forme d’interventionnisme judiciaire se substituant à la diplomatie.
En présentant le raid du 3 janvier comme une « arrestation » plutôt qu’un acte de guerre, la presse a permis de contourner totalement le Conseil de sécurité de l’ONU.
C’est la réincarnation du fantôme libyen : la transformation d’un chef d’État en fugitif.
Lorsque le langage judiciaire – inculpations, primes, « extraditions » – est employé pour décrire l’élimination ou la capture d’un dirigeant, c’est tout l’ordre westphalien qui s’effondre.
En 2011, le cheval de Troie linguistique s’appelait R2P. Aujourd’hui, c’est « narco-terrorisme ». Le résultat reste le même : l’extraterritorialité des lois américaines devient la norme mondiale, et les journalistes, ses huissiers.
De la dépossession à la disparition
Ce travail de sape de la souveraineté est une opération aboutie : une fois un État vidé de son contenu, on en remet la coquille à l’ONU pour « gestion ».
C’est ce qui advint de la Libye dès le départ, et ce qui menace désormais le Venezuela.
Aujourd’hui, la mission onusienne à Tripoli tente toujours de recoller les morceaux d’un désastre écrit par l’hégémonie occidentale sous leadership américain. Quinze ans plus tard, il n’en subsiste que l’échec.
La Libye, autrefois unifiée, est désormais morcelée, proche de la désintégration. Dans la presse occidentale, elle n’est plus qu’un « État failli », un marché d’armes et un corridor pour les migrants.
L’instrument a changé – ce n’est plus la R2P, mais la rhétorique du narcotrafic.
L’objectif demeure : faire disparaître la personnalité juridique d’un État pour mieux en justifier l’effacement.
Si le monde continue d’accepter ce « scénario de jetabilité » – où la souveraineté dépend d’un cadrage médiatique et le droit international devient l’arme des puissants – alors la dérive du Venezuela et de la Libye n’est pas une transition démocratique, mais une glissade vers une zone grise permanente, où la Charte de l’ONU est morte et où seuls les chasseurs de primes règnent.
Traduction Bernard Tornare
Mustafa Fetouri est un universitaire et journaliste libyen indépendant, spécialiste des questions politiques en Libye et dans la région MENA. Lauréat du prix Samir Kassir de l’Union européenne pour la liberté de la presse en 2010, il a publié des centaines d’articles en plusieurs langues dans des médias internationaux tels que Middle East Monitor, Al-Monitor ou Washington Report on Middle East Affairs. Reconnu comme expert des crises libyennes, de l’ingérence étrangère et des dynamiques régionales au Maghreb et au Sahel, il intervient régulièrement comme analyste et conférencier dans des colloques et groupes de réflexion.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial. Les sous-titres sont rajoutés par le traducteur.
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