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Je suis allé au Venezuela alors que les armes étaient pointées

par Bernard Tornare 12 Octobre 2025, 18:39

Je suis allé au Venezuela alors que les armes étaient pointées
Par Fabrizio Verde

Un reportage de terrain depuis un Venezuela qui refuse de capituler — économiquement, militairement ou moralement.

 

Fin août. La mer des Caraïbes, habituellement carte postale d’eaux turquoise et de tranquillité de croisière, s’est muée en scène de bras de fer à la mode Guerre froide. Les États-Unis, renouant avec le spectre de leurs interventions les plus noires, ont déployé des navires de guerre et un sous-marin nucléaire à quelques miles seulement des côtes vénézuéliennes. Prétexte officiel : la « guerre contre la drogue ». Mais cette accusation est aussi vieille que le colonialisme lui-même : un récit recyclé, sans fondement, qui sert de justification aux coups d’État, aux sanctions et aux opérations de changement de régime dans tout le Sud global. Le vrai message ne nécessite aucune traduction : Caracas doit se soumettre aux diktats impériaux, ou être écrasé par la canonnière diplomatique.

 

Dans ce climat de menace directe — tandis que les médias occidentaux s’acharnent à dépeindre le Venezuela comme une « dictature à l’agonie » au bord de l’effondrement — j’ai choisi de m’y rendre. Ce ne fut pas un acte impulsif. Mais un geste délibéré de solidarité envers un peuple qui, depuis plus de vingt ans, résiste à un siège implacable : économique, médiatique et militaire. Mon vol vers Caracas n’était pas qu’un simple déplacement intercontinental ; c’était un vote de confiance envers la Révolution bolivarienne — dans sa résistance, son organisation et son rêve persistant d’une autre Amérique. L’Amérique imaginée d’abord par Simón Bolívar, puis récemment par le Commandant Hugo Chávez.

 

J’ai atterri à l’aéroport international Simón Bolívar de Maiquetía, un matin d’août écrasé de chaleur. Dans l’air, plus que l’humidité tropicale, régnait une détermination silencieuse et partagée. Nulle part de panique ou de désespoir. À la place, une obstination sereine imprégnait les rues — cette unité civico-militaire qui caractérise le projet bolivarien. Partout, des fresques aux affiches, le slogan résonnait : Patria o Muerte, Venceremos. Ce n’est pas une propagande creuse. C’est un pacte avec l’Histoire.

 

À Maracay, l'une des villes les plus stratégiques du Venezuela, j’ai été témoin de ce que les rédactions européennes ne montreront jamais : l’union civico-militaire au quotidien. Ici, rien n’est mise en scène : il s’agit d’un tissu social vivant et palpable. Partout dans le pays, sur des places baptisées du nom du Libérateur Simón Bolívar, des Vénézuéliens font la queue, volontairement, pour rejoindre la Milice bolivarienne. Ce ne sont ni des mercenaires ni des fanatiques : ce sont des étudiants, des ouvriers, des paysans, des mères et des pères — de simples citoyens qui choisissent de défendre leur souveraineté, certes les armes à la main si besoin, mais d’abord avec une conscience politique.

La place Bolívar de Maracay.

La place Bolívar de Maracay.

Le président Nicolás Maduro n’a cessé de souligner cette continuité historique. « Le Venezuela a toujours mené ses batailles aux côtés du peuple », rappelait-il récemment à la nation, « à travers toute notre histoire glorieuse — et nous continuons ainsi aujourd’hui dans cette guerre multiforme : économique, politique, psychologique. » Il a insisté sur le fait que la doctrine de défense vénézuélienne était sans équivoque : « Défense intégrale de la Nation. » Et au besoin, déclarait-il, le pays recourra aux armes pour protéger sa souveraineté.

 

« Le Venezuela a le droit à la paix, à la souveraineté, à l’existence même, et aucun empire au monde ne pourra lui arracher cela. S’il devient nécessaire de passer de la lutte non armée à la lutte armée, ce peuple le fera. Pour la paix, pour la souveraineté, pour le droit d’exister. Le colonialisme, plus jamais ! »

 

Ce n’est pas de la rhétorique : c’est la réalité opérationnelle. La mobilisation s’étend sur 335 Zones de Défense Intégrale (ZDI) et 15 751 Bases Populaires de Défense Intégrale (BPDI), un maillage qui fait de la défense nationale une affaire de tous, intégrée à la vie quotidienne des communautés. C’est un modèle unique au monde : la souveraineté n’est pas déléguée à une armée professionnelle seule, mais confiée à une population organisée et consciente. De la distribution alimentaire à la vigilance territoriale, de la gestion des catastrophes à la production agricole, le peuple fait bouclier.

 

Fondée par Hugo Chávez comme cinquième composante de la Force Armée Nationale Bolivarienne, la Milice incarne sa vision d’une « démocratie participative et protagoniste », poursuivie aujourd’hui par Maduro. Ce qui frappe surtout sur place, c’est la normalité absolue. Nulle hystérie guerrière. Nulle rhétorique apocalyptique. Simplement la lucidité du moment : le Venezuela est attaqué, mais il est prêt. Et il ne cédera pas son indépendance.

 

Au cœur des files ordonnées, hommes et femmes de tous âges qui signent leur engagement, je vois des mains calleuses, des regards concentrés, des sourires sincères. Là, je le comprends : le véritable bouclier contre l’impérialisme n’est pas matériel, c’est l’unité populaire.

 

Mais ici, dans les rues de Maracay, il n’y a pas d’enfer. Il y a la vie. La lutte. L’espoir.

 

Je ne suis pas resté comme un touriste, mais en tant qu’invité d’une famille vénézuélienne – du genre que les Occidentaux qualifieraient d’« ordinaire », si par « ordinaire » on entend des gens qui travaillent, rêvent, rient et résistent en dépit de tout. Nous avons partagé des arepas et du pabellón criollo, écouté de la musique folklorique et, chaque mercredi soir, nous réunissions devant « El Mazo Dando », l’émission politique incisive de Diosdado Cabello – un rituel qui unit les Vénézuéliens dans une réflexion collective.

 

Il y a deux ans, lors de ma précédente visite, je ressentais déjà cette extraordinaire capacité à endurer avec joie et dignité. Aujourd’hui, malgré des sanctions américaines encore renforcées, cet esprit ne s’est pas affaibli ; il s’est approfondi. Aucun sentiment de victime, aucune résignation. Une volonté farouche de construire, de vivre, d’avancer – envers et contre cette « guerre multiforme », selon le mot juste de Maduro, que l’impérialisme mène pour effacer le projet bolivarien.

Un supermarché au Venezuela.

Un supermarché au Venezuela.

Un samedi matin, j’ai accompagné mes hôtes dans un grand supermarché. Un Européen moyen, conditionné par la propagande dominante, s’attendrait à trouver des rayons vides, des files interminables, de la tension. J’ai trouvé au contraire des rayonnages bien remplis : produits locaux, marchandises importées, articles d’hygiène et de première nécessité. Il y avait plus de monde que d’ordinaire, certes, mais pas de panique, pas de ruée. Juste des clients paisibles, souriants, achetant en confiance.

 

Une femme à la caisse à côté de moi a expliqué : « Hier, le gouvernement a versé une allocation économique spéciale sur notre Carnet de la Patria, pour compenser les effets de la guerre économique. C’est une aide ciblée pour les familles avec enfants, les personnes âgées ou handicapées. Voilà pourquoi tout le monde fait ses courses aujourd’hui. »

 

Je méditais cela. Alors même que le Venezuela est étranglé par des sanctions illégales lui bloquant l’accès au système financier international, son gouvernement n’abandonne pas son peuple. Il le protège activement, par des transferts monétaires directs, le soutien à la production nationale et l’accès garanti aux biens essentiels.

Une fresque murale en hommage à la Palestine

Une fresque murale en hommage à la Palestine

D’ailleurs, comparé à ma visite d’il y a deux ans, j’ai observé une étonnante reprise du bolívar en tant que monnaie fonctionnelle de la vie quotidienne. À l’époque, les prix étaient souvent affichés en dollars US, et beaucoup de transactions, surtout en ville, se faisaient en billets verts par nécessité. Désormais, la grande majorité des prix s’affiche en bolívars, la monnaie locale est redevenue le principal moyen d’échange. Plus frappant encore, l’usage généralisé du paiement électronique en bolívars : applications bancaires, codes QR, et surtout Pago Móvil, le système de paiement mobile pair-à-pair au Venezuela, qui permet des transferts instantanés par numéro de téléphone. Marchands ambulants, petits magasins, transports : partout, les bolívars numériques sont acceptés sans heurts. Ce n’est pas qu’une commodité, c’est la souveraineté monétaire en actes, une réaffirmation silencieuse, mais puissante de l’indépendance économique face à l’hégémonie du dollar.

 

Alors, je pose la question : dans quelles démocraties dites « civilisées » d’Occident observe-t-on cela ? En Italie, en France ou aux États-Unis, des milliers de personnes dorment sur les trottoirs, tendant la main pour survivre. À Maracay, je n’ai pas vu un seul sans-abri. Personne recroquevillé dans un coin avec un morceau de carton. Pas de campements de fortune sous les ponts.

 

Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat de politiques centrées sur l’humain, preuve qu’un État, même assiégé, peut choisir de se tenir aux côtés de son peuple.

 

En outre, Maracay elle-même est devenue plus belle, plus propre, mieux organisée depuis mon dernier séjour – déjà remarquable alors. Les rues sont goudronnées, les trottoirs entretenus, les parcs verdoyants. Des fresques colorées honorent Bolívar, Chávez et des héros autochtones comme Guaicaipuro. Nulle décrépitude urbaine, nulle négligence.

 

Beaucoup de cela sont le fruit de Joana Sánchez, la jeune gouverneure PSUV de l’État d’Aragua – une nouvelle génération de dirigeants alliant vision et pragmatisme populaire. Sa politique de rénovation urbaine, de production locale et de participation communautaire porte des fruits concrets. Ce n’est pas un « cache-misère » pour touristes, c’est une transformation réelle, enracinée, portée par les conseils communaux et les communes du pays.

 

En traversant le centre animé de Maracay, entre étals de fruits et enfants qui jouent dans les cours, j’ai saisi une vérité simple : le Venezuela n’est pas en crise. Il est en lutte. Et il gagne, non par les armes, mais par la dignité, l’organisation et la solidarité.

 

Tandis que l’Occident se noie dans le cynisme, l’inégalité et la décadence morale, le Venezuela, envers et contre tout, avance. Non avec l’arrogance d’empires déclinants, mais avec la ténacité tranquille des peuples libres qui refusent d’abandonner leur souveraineté.

 

C’est peut-être pourquoi les États-Unis craignent tant la République bolivarienne. Oui, ils convoitent le pétrole du Venezuela, c’est évident. Mais, au-delà des ressources, Washington craint l’exemple. Il craint qu’un monde voie : un autre monde est possible. Et ce monde est en train d’être construit, ici, dans les rues de Caracas et Maracay, dans les mains des grands-mères qui partagent des arepas, dans le regard des jeunes miliciens qui s’engagent non pour tuer, mais pour défendre la paix et la souveraineté.

 

Ainsi, le Venezuela est devenu l’avant-garde de l’Amérique latine dans la construction d’un monde multipolaire – un monde qui refuse l’hégémonie du dollar, défie la domination unipolaire et affirme le droit des nations à choisir leur propre voie. Caracas ne se contente pas de résister à l’empire. Elle contribue à bâtir l’avenir.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Je suis allé au Venezuela alors que les armes étaient pointées

Fabrizio Verde est un journaliste italien spécialisé dans les affaires étrangères et la géopolitique. Il est diplômé en histoire de la philosophie, a étudié les sciences politiques à l'Università l'Orientale de Naples et est actuellement directeur du journal en ligne l'AntiDiplomatico. Il collabore également comme analyste géopolitique et expert pour le think tank United World International.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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