Le 10 octobre 2023, à Khan Yonès (Gaza), juste après une attaque aérienne israélienne. © Getty Image
Les futurs historiens se retourneront vers ce moment précis comme celui où la "communauté internationale" a révélé n’être rien d’autre qu’un ramassis de lâches.
Par BettBeat Media
La faillite morale de notre époque a été mise à nu dans l’abattoir de Gaza, où plus d’un demi-million de Palestiniens — soit au moins un quart de la population de la bande de Gaza — ont été systématiquement exterminés pendant que les dirigeants mondiaux se contentent de condamnations creuses, se réfugiant dans la lâcheté des procédures bureaucratiques. Nous assistons non seulement à un génocide, mais à l’effondrement total de l’ordre international d’après-guerre, à la fiction des droits humains et à la dissolution du concept même de civilisation.
Depuis deux ans, nous avons vu l’abattage industriel d’enfants — des centaines de milliers d’entre eux —, leurs petits corps déchiquetés par des bombes américaines larguées par des pilotes israéliens qui célèbrent leur macabre moisson sur des applications de rencontres. Nous avons vu des hôpitaux détruits, des universités réduites à néant, des prisonniers violés, des bibliothèques incendiées, des musées bombardés. Ceci n’est pas une guerre : c’est l’effacement méthodique d’un peuple et de sa culture, exécuté avec la précision méticuleuse d’une campagne coloniale d’extermination qui ferait rougir de honte les architectes du génocide bosniaque.
Lâcheté
Et pourtant, la réponse de cette prétendue communauté internationale est une symphonie de lâcheté qui résonne sur tous les continents. Le monde arabe, jadis berceau de la résistance anti-impérialiste, se prosterne aujourd’hui devant ses maîtres américains dans une soumission si totale qu’elle défie l’entendement. Quand Israël a bombardé la capitale du Qatar — nation souveraine et hôte de la plus grande base militaire américaine de la région —, la réponse du sommet arabo-islamique extraordinaire de Doha ne fut pas la résistance, mais une supplique pathétique à Washington pour que, s’il vous plaît, Israël cesse. Ce fut l’équivalent, comme l’a souligné un observateur, de Cendrillon suppliant sa belle-mère d’arrêter les abus.
C’est le même monde arabe qui, autrefois, soutenait Gamal Abdel Nasser lors de la nationalisation du canal de Suez, qui appuyait les mouvements de libération, d’Algérie au Yémen, qui fournissait armes et refuge aux résistants palestiniens. Aujourd’hui, ces monarchies pétrolières et dictatures militaires se sont tellement laissées coloniser par le capital américain qu’elles sont incapables de défendre leur propre espace aérien. Elles sont devenues ce que les Palestiniens n’ont jamais été : véritablement impuissantes.
« L’effet profond de la couleur de peau et de l’ethnie sur l’empathie des classes dirigeantes dites ‘blanches’ choque la conscience, même de ceux qui ont étudié le racisme toute leur vie »
L’inertie des BRICS
Cette impuissance acquise s’étend bien au-delà du monde arabe. Le Sud global, y compris les nations des BRICS qui évoquent en grande pompe la multipolarité et de nouveaux ordres mondiaux, se montre tout aussi impuissant devant la barbarie américano-israélienne. La Chine, fleuron du projet des Nouvelles Routes de la Soie à mille milliards de dollars, ne trouve pas le courage de rompre avec un État génocidaire. La Russie, qui prétend défendre les « valeurs traditionnelles » face à la décadence occidentale, maintient ses relations diplomatiques avec l’entité incarnant la forme la plus abjecte du colonialisme occidental. L’Inde, malgré sa gigantesque population musulmane, embrasse Israël alors qu’une grande partie de sa population doit regarder, en direct sur les réseaux sociaux, leurs coreligionnaires brûlés vifs.
Cette paralysie n’est pas accidentelle. C’est le produit d’un système capitaliste global qui a tant pénétré les gouvernements nationaux que la souveraineté n’est plus qu’une mauvaise plaisanterie. Ces nations peuvent agiter leurs drapeaux et chanter leurs hymnes, mais face au pouvoir brut de l’impérialisme américain et de son proxy israélien, elles ne sont rien de plus que des cadres intermédiaires dans une économie de plantation planétaire.
Le racisme européen
Un demi-million de Palestiniens morts — pour la plupart des femmes et des enfants — suscitent moins d’indignation dans les capitales européennes qu’une poignée de victimes en Ukraine. L’effet profond de la couleur de peau et de l’ethnie sur l’empathie des classes dirigeantes dites « blanches » choque la conscience, même de ceux qui ont étudié le racisme toute leur vie. Les vies des corps bruns et noirs sont si dévalorisées que leur extermination massive est traitée comme une abstraction statistique, un regrettable effet secondaire du « droit d’Israël à se défendre ».
Quand un responsable israélien peut décrire ouvertement les Palestiniens comme des « animaux humains » sans conséquence diplomatique, quand des soldats postent leurs crimes de guerre en guise de divertissement, quand tout un peuple peut être affamé, bombardé, déplacé pendant que le monde débat de subtilités juridiques, nous sommes allés au-delà du racisme : nous sommes dans une pathologie de la déshumanisation qui considère la mort palestinienne comme un spectacle et la souffrance palestinienne comme négligeable. »
« 60 000 morts » : le plus grand mensonge statistique de notre époque
Les médias occidentaux, supposés garants de la vérité et responsables devant l’opinion, sont devenus des complices actifs dans ce crime contre l’humanité. Jour après jour, ils répètent des chiffres de victimes délibérément falsifiés — des chiffres qui ne reflètent qu’un dixième du bilan réel — en sachant pertinemment qu’ils participent au plus grand mensonge statistique de notre temps. Lorsqu’on les met sous pression, ils ajoutent des réserves convenues sur des "probables sous-estimations", comme s’il suffisait d’admettre qu’une quantité d’explosifs équivalente à six bombes d’Hiroshima n’aurait pu tuer que 60 000 personnes dans l’un des territoires les plus densément peuplés de la planète.
Il ne s’agit pas là d’une simple faute professionnelle : c’est une complicité dans le génocide. Chaque journaliste qui saisit ces chiffres, chaque rédacteur qui valide leur publication, chaque présentateur qui les annonce à l’antenne, participe à l’effacement de l’humanité palestinienne. Ils savent pertinemment. Les calculs ne sont pas complexes : les spécialistes des désastres de The Lancet, les épidémiologistes des universités, les travailleurs humanitaires sur le terrain — tous ont déjà fourni la méthodologie permettant d’établir des chiffres plausibles. Mais la vérité est subordonnée aux impératifs de l’Empire.
Pendant ce temps, Israël franchit toutes les lignes rouges imaginables, avec l’arrogance nonchalante d’une puissance qui sait qu’elle ne risque aucune conséquence. Il bombarde la Tunisie. Il assassine des responsables au Qatar. Il annexe le territoire syrien pendant que le nouveau gouvernement de Damas, dirigé par la branche syrienne rebaptisée Al-Qaïda, parle de normaliser ses relations avec l’État même qui vole ses terres. Il utilise l’intelligence artificielle pour cibler des civils, pratique le viol comme arme de guerre — et comme plaisir personnel — gère des camps de concentration où des prisonniers palestiniens sont violés à mort — tandis que ses officiels évoquent ouvertement leurs plans pour le “Grand Israël” et l’élimination finale de la présence palestinienne sur leur terre historique.
« Ce n’est plus le monde arabe qui a donné naissance à Saladin, qui a chassé les Croisés, qui s’est dressé contre le colonialisme européen »
Effondrement total de l’ordre social
La rapidité avec laquelle tous les tabous ont été brisés, toutes les normes violées, toutes les conventions piétinées, témoigne de quelque chose de plus profond qu’un simple expansionnisme israélien. Nous assistons à l’effondrement de toute la structure du droit international et des droits humains censée avoir été bâtie sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale. Les institutions créées pour empêcher un nouvel Holocauste en sont désormais les accessoires. L’ONU, la Cour internationale de justice, les nombreuses organisations de défense des droits humains, toutes se révèlent n’être que du théâtre, incapables de contenir la violence des puissances impériales et de leurs supplétifs.
Et pourtant, dans cette nuit, il subsiste quelques lueurs qui font honte à la lâcheté des États et des institutions. La résistance palestinienne, armée de quelques roquettes artisanales et d’une volonté indomptable, poursuit le combat envers et contre tout. Les Houthis du Yémen, à la tête d’un pays dévasté par des années de bombardements américano-saoudiens, ont réussi à bouleverser la navigation mondiale pour soutenir Gaza — obtenant davantage de résultats concrets que toutes les initiatives diplomatiques réunies. Ce ne sont pas là les actes de “terroristes”, comme les médias occidentaux les qualifient, mais de gens qui comprennent que certaines choses méritent qu’on meure pour elles, que résister au génocide n’est pas seulement un droit : c’est un devoir moral.
Le contraste entre cet héroïsme et la soumission servile des capitales arabes ne saurait être plus cruel. Tandis que les pêcheurs yéménites risquent leur vie pour intercepter des navires à destination des ports israéliens, les dirigeants des royaumes pétroliers publient des déclarations d’inquiétude. Quand les familles palestiniennes sortent des décombres pour enterrer leurs morts et reprendre aussitôt le combat pour leur survie, les ministres des affaires étrangères arabes se réunissent dans des palaces cinq étoiles pour rédiger des communiqués qui ne changeront rien.
Ce n’est pas le monde arabe qui a enfanté Saladin, qui a chassé les Croisés, qui s’est opposé à la colonisation européenne. Ce n’est plus le monde qui a bâti des civilisations quand l’Europe croupissait dans ses ténèbres, qui a sauvegardé et transmis le savoir antique, qui a offert à l’humanité l’algèbre, l’astronomie et une architecture qui inspire encore l’émerveillement. Ce monde a été remplacé par une collection d’esclaves dépendants du pétrole, dont la survie repose sur la protection américaine et qui n’ont d’autre utilité que de servir de tampon entre l’expansion israélienne et toute résistance véritable. »
La transformation est totale. Là où se dressaient autrefois des nations fières capables de mobiliser des armées et d’inspirer des mouvements révolutionnaires à travers les continents, on ne trouve plus aujourd’hui que des États creux dont la fonction première est de réprimer leur propre peuple et de faciliter l’extraction des ressources par les multinationales. Leur islam s’est réduit à des fioritures architecturales et à des prières de cérémonial, leur identité arabe à des spectacles folkloriques destinés aux touristes. Ils sont devenus ce que les colonisateurs ont toujours voulu qu’ils deviennent : une source de matières premières et de main-d’œuvre bon marché, gouvernés par des caricatures hollywoodiennes qui prennent leurs chaînes pour des bijoux.
« Le monde post-colonial a été recolonisé, non par une occupation militaire directe mais par la pénétration financière, la dépendance technologique et la corruption d’élites locales qui partagent plus avec leurs anciens maîtres coloniaux qu’avec leur propre peuple. »
Entrer dans une nouvelle ère de l’Humanité
Mais les implications vont bien au-delà du seul Moyen-Orient. Si l’on peut commettre un génocide en temps réel, en direct, filmé sans interruption, et que cela ne suscite rien de plus que des gestes symboliques de la part de la communauté internationale, alors nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l’histoire humaine. L’ordre "fondé sur des règles" a toujours été une fiction destinée à légitimer l’hégémonie américaine, mais il imposait au moins quelques limites à la brutalité du pouvoir. Ces limites, désormais, ont été anéanties.
Ce à quoi nous assistons, c’est au retour de la loi du plus fort comme principe organisateur des relations internationales, habillée du vocabulaire de la démocratie et des droits humains. Ce que fait Israël à Gaza n’est pas une exception : c’est un avant-goût de ce qui attend toute population qui se dressera sur le chemin de l’expansion impériale occidentale. Aujourd’hui, ce sont les Palestiniens ; demain, ce sera tout groupe dont les terres recèlent des ressources convoitées par l’Empire, dont la résistance dérange les desseins impériaux, dont l’existence même défie les récits impérialistes.
Le silence du Sud global face à cet anéantissement méthodique adresse un message limpide : il n’y aura ni solidarité, ni résistance réelle, ni conséquences pour les génocides tant qu’ils servent les intérêts de l’Empire. Le monde post-colonial a été recolonisé, non par l’occupation militaire, mais par la pénétration financière, la dépendance technologique et la corruption d’élites locales qui ont plus en commun avec leurs anciens dominateurs qu’avec leurs propres peuples.
C’est pour cela qu’Israël peut bombarder le Qatar en toute impunité, affamer deux millions de personnes sous les yeux du monde, proclamer ouvertement sa supériorité raciale et son expansion territoriale sans se retrouver isolé diplomatiquement. Le système des relations internationales a été restructuré pour rendre la résistance impossible, pour banaliser le génocide, pour que les forts puissent dévorer les faibles sans entrave.
Une tragédie civilisationnelle
La tragédie n’est pas seulement palestinienne, même si leur souffrance défie toute imagination. La tragédie est civilisationnelle. Nous avons créé un monde où le meurtre systématique d’enfants suscite moins de réactions internationales que des conflits commerciaux, où le nettoyage ethnique est traité comme une transaction immobilière, où la dignité humaine elle-même a été subordonnée aux marchés et aux calculs impériaux.
Si des historiens doivent un jour survivre, ils verront ce moment comme celui où l’humanité a consciemment choisi la barbarie plutôt que la civilisation, quand les forts ont décidé que les faibles n’avaient pas droit à l’existence, quand la communauté internationale s’est révélée n’être qu’un regroupement de lâches et de collaborateurs. Ils se demanderont comment un demi-million d’êtres humains a pu être exterminé pendant que les dirigeants du monde assistaient à des cocktails et signaient des accords commerciaux, comment le génocide a pu être diffusé en direct pendant que les diplomates débattaient de procédure, comment le “plus jamais ça” promis s’est changé en blague morbide racontée par les bourreaux eux-mêmes.
La réponse est aussi simple que terrible : parce que nous l’avons permis. Parce qu’au moment de choisir entre le profit et le principe, entre la facilité et la conscience, entre la complicité et la résistance, la grande majorité de ceux qui détenaient le pouvoir ont choisi la voie du moindre effort. Ils ont choisi de détourner le regard, de publier des déclarations, de croire des mensonges confortables plutôt que d’affronter des vérités dérangeantes.
Les Palestiniens : derniers témoins de l’humanité
Les Palestiniens sont devenus la conscience du monde. Leur résistance, leur endurance, leur refus de disparaître dans les charniers qu’on leur prépare constituent un réquisitoire contre chaque gouvernement, chaque institution, chaque individu qui a choisi le silence face au génocide. Ils nous montrent ce qu’est le courage, ce que signifie la dignité, ce que cela coûte de rester humain dans un univers déshumanisé.
Le reste d’entre nous, en particulier ceux des enclaves privilégiées de l’Empire, devrons vivre avec la conscience d’avoir été présents à ce moment d’épreuve morale suprême et d’avoir été jugés indignes. Nous devrons vivre avec le poids du savoir que, tandis qu’un demi-million de personnes était massacré, nous avons débattu, délibéré, et, au bout du compte, rien fait. Nous sommes condamnés à savoir que lorsque la barbarie est venue frapper à la porte, la civilisation était absente.
C’est notre legs, notre honte, notre insupportable lâcheté devant le crime majeur de notre temps. L’Histoire ne nous le pardonnera pas. Mais plus important encore, nous ne devrions pas nous le pardonner.
Karim
Traduction Bernard Tornare
BettBeat Media, fondé et géré par le professeur Karim Bettache, est une plateforme dynamique où lui et son co-animateur, le professeur Peter Beattie, se livrent à des podcasts et à des interviews perspicaces portant sur les affaires géopolitiques. Outre le contenu vidéo, le Substack de BettBeat Media propose des articles qui approfondissent ces sujets d'un point de vue résolument anti-impérialiste. BettBeat Media défend des valeurs antiracistes et anti-impérialistes, s'efforçant d'éclairer et de remettre en question les injustices mondiales par le biais d'un discours réfléchi et d'une analyse experte.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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