Des femmes haïtiennes se font prendre la tension artérielle dans une clinique mobile gérée par une brigade médicale cubaine au marché Salomon à Port-au-Prince.
La révolution cubaine perdure malgré plus de 60 ans d’attaques des États-Unis. Un système exploite le peuple, l’autre place ses besoins au centre de ses priorités. Quel pays mérite réellement l’étiquette d’« État failli » ?
À une époque où la propagande se fait passer pour la vérité et où l’empire se drape du manteau de la « démocratie », rares sont les mensonges aussi répandus — et politiquement utiles — que l’affirmation selon laquelle Cuba serait un État failli. Cette accusation, utilisée avec une régularité implacable par les responsables américains, les médias corporatifs et les idéologues néolibéraux, vise à délégitimer un projet révolutionnaire et socialiste qui a refusé de plier devant l’empire.
Mais que signifie concrètement être un « État failli » ? Plus important encore, qui définit l’échec ?
Soyons clairs : Cuba est un État assiégé, non un État failli. Assiégée par la plus puissante force impériale du monde — les États-Unis —, la nation a enduré plus de six décennies de blocus, de sabotage économique et de subversion. Le blocus américain n’est pas qu’un simple embargo commercial, financier et économique : c’est une guerre économique conçue pour générer misère, pénurie et mécontentement. Il s’agit d’une tentative délibérée et cruelle de faire s’effondrer une société souveraine. Et pourtant, malgré cet assaut, Cuba continue de défendre un projet fondé sur l’éthique, l’égalité et la dignité humaine. Le pays ne cache pas ses difficultés : il les affronte.
Comparons cela à la situation dans l’Occident soi-disant « développé ». Aux États-Unis — le pays le plus riche de l’histoire — plus de 40 millions de personnes vivent dans la pauvreté, et des millions d’autres sont à un chèque de paie de la misère. Des enfants ont faim. Des communautés entières sont criminalisées. L’accès aux soins de santé est rationné selon les revenus. La violence armée, l’incarcération de masse, l’addiction, le sans-abrisme et l’érosion des droits démocratiques ne sont pas des anomalies : ce sont des traits d’un système dans lequel le profit l'emporte sur la vie humaine.
Au Royaume-Uni, pays qui autrefois dominait un vaste empire colonial, la situation n’est guère meilleure. L’austérité a décimé les services publics. Les banques alimentaires sont devenues des institutions permanentes dans les quartiers populaires. Le NHS, jadis modèle de système de santé public, a été saigné par les privatisations. Le sans-abrisme augmente. Les inégalités s’aggravent. Et la classe politique blâme les pauvres pour leur propre misère tout en récompensant la prédation des riches.
Alors, posons-nous la question : qui est donc l’État failli ?
Cuba, malgré un PIB par habitant bien inférieur à celui des États-Unis ou du Royaume-Uni, offre des soins de santé universels, une éducation gratuite jusqu’au doctorat et un taux d’alphabétisation supérieur à beaucoup de pays riches. L’espérance de vie à Cuba est comparable à celle des États-Unis — pays qui dépense pourtant plus pour la santé que tout autre, mais n’arrive pas à couvrir des dizaines de millions de personnes. Au cœur de pénuries dévastatrices causées par le blocus, Cuba a envoyé des médecins dans des dizaines de pays lors de la pandémie de COVID-19, tandis que les États-Unis accumulaient les vaccins et que le Royaume-Uni privilégiait les profits des compagnies pharmaceutiques.
Et surtout, face à l’aggravation des inégalités et aux difficultés, l’État cubain ne rejette pas la faute sur le peuple. Il ne pathologise pas la pauvreté. Il ne criminalise pas le désespoir. Il ne traite pas les pauvres de fainéants ou les vulnérables de dispensables. Il affirme que la vulnérabilité sociale est un défi collectif et non un échec individuel.
Comme l’a récemment exprimé le président cubain Miguel Díaz-Canel : « La Révolution ne cache pas ses problèmes. Elle les affronte avec éthique et justice sociale, même dans des circonstances extrêmes. » C’est là l’essence de la responsabilité révolutionnaire : revendiquer son peuple, essentiellement dans la souffrance. Contrairement aux dirigeants des États capitalistes qui voient les classes laborieuses et les marginalisés comme des charges ou des menaces, la direction cubaine parle de « nos vulnérables ». « Nos sans-abri. Nos inégalités. Nos jeunes en difficulté. » Dans ce simple possessif, « nos », réside tout un monde de différence.
Ceci incarne pleinement l’axiome révolutionnaire d’Amílcar Cabral : « Ne dites pas de mensonges, ne réclamez pas de victoires faciles. » Cuba ne prétend pas que tout est parfait. Elle ne cherche pas à se donner une façade d’invincibilité. Mais elle n’abandonne pas. Elle ne renie pas ses pauvres. Elle ne privatise pas la souffrance sociale et ne profite pas du désespoir. Même sous les sanctions écrasantes, elle cherche à offrir du soin.
Plus de trente programmes sociaux ciblés ont été lancés à Cuba pour lutter contre les inégalités et la détresse sociale. Ce ne sont pas des « efficacités » néolibérales ou des palliatifs caritatifs, mais bien des initiatives redistributives et fondées sur les droits, qui visent à réparer et à renforcer le tissu social. Elles sont poursuivies non parce qu’elles sont commodes, mais parce qu’elles sont justes.
Pendant ce temps, dans les nations occidentales qui revendiquent la démocratie et le développement, les politiciens usent de la rhétorique de la « responsabilité individuelle » tout en entretenant l’exploitation. Les sans-abri meurent de froid tandis que les milliardaires achètent leur prochain yacht. Les prisons s’étendent, les écoles s’écroulent. Les sociétés pétrolières engrangent des profits records alors que la planète brûle. Et plutôt que de parler de « nos » vulnérables, les dirigeants occidentaux parlent « de ces gens-là », comme si inégalité et misère étaient des fatalités ou des choix personnels.
Encore une fois, demandons-nous : qui est l’État failli ?
L’échec n’est pas l’incapacité à éviter la difficulté. L’échec, c’est le refus de répondre à cette difficulté avec dignité et justice. Un État failli n’est pas celui qui souffre, mais celui qui abandonne. À ce compte, ce n’est pas Cuba qui a échoué. Ce sont ces États occidentaux, qui ont renoncé à tout sens de la responsabilité collective, à tout engagement pour l’égalité, l’équité et la solidarité.
Cuba, elle, choisit le chemin le plus difficile — celui non pas de la richesse, mais du principe. Elle trébuche, elle lutte, mais elle ne cède pas. Et en refusant les mensonges, les victoires faciles et la dévalorisation de la vie humaine, elle nous rappelle ce que peut être un gouvernement : non un gardien de l’oligarchie financière, mais le dépositaire de la dignité humaine.
Alors, la prochaine fois que l’on accusera Cuba d’être un État failli, interrogeons-nous : comparé à quoi ? À un monde dans lequel des milliardaires s’envolent dans l’espace quand des millions ne peuvent payer leur loyer ? À un système qui sacrifie les pauvres sur l’autel du profit ? À des sociétés qui punissent la vulnérabilité et commercialisent la santé, l’éducation, et même la vie ?
Cuba n’est pas parfaite. Nulle société ne l’est. Mais elle reste un projet ancré dans la justice, fidèle à son peuple, guidé par une éthique révolutionnaire. Face à un monde saturé de cynisme et de cruauté, ce n’est pas un échec — c’est un succès que le capitalisme ne pourra jamais comprendre.
Alors, posons la question encore une fois — honnêtement, clairement, avec conviction : Qui est l’État failli ? Et quel est le système véritablement en échec ?
Traduction Bernard Tornare
Isaac Saney est un universitaire canadien reconnu pour son expertise en études sur Cuba, l’histoire africaine et la diaspora noire. Il est professeur agrégé et coordinateur du programme Black and African Diaspora Studies (BAFD) à la Faculté des arts et des sciences sociales de l’Université Dalhousie, à Halifax, au Canada. Il détient un doctorat en histoire de la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres.
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