Donald Trump, au centre à droite, et Nayib Bukele, du Salvador, au centre à gauche, dans le Bureau ovale. Bukele a été décrit par le président américain comme « un sacré président ». © Daniel Torok/Maison Blanche/ZUMA/Reuters
Avec le passage du cap du premier semestre de l’ère Trump, la posture de l’empire américain s’affirme de façon de plus en plus nette. Qu’il soit animé par le slogan « America First » ou par le globalisme, l’objectif demeure la « domination intégrale ». Et désormais, avec la mainmise néoconservatrice sur les Démocrates, il n’y a plus aucun garde-fou du côté du soi-disant parti d’opposition.
Qu’on l’appelle la « nouvelle guerre froide », le « début de la Troisième Guerre mondiale » ou – selon Trump – la « guerre sans fin », nous sommes entrés dans cette ère. La guerre américano-sioniste contre l’Iran marque une pause, mais nul n’a l’illusion qu’elle soit terminée. Il est peu probable qu’elle se résolve autrement que par la victoire totale d’un camp. Même scénario pour la guerre par procuration avec la Russie en Ukraine. Idem pour la Palestine, où la barbarie de la guerre s’est transformée en génocide. Pendant ce temps, depuis le « pivot » d’Obama vers l’Asie, l’empire prépare la guerre avec la Chine.
En Amérique latine et dans les Caraïbes, la guerre mondiale de l’empire revêt une forme hybride. La dévastation est moins visible, car les armes employées relèvent du « soft power » : sanctions, tarifs douaniers, expulsions. Ces mesures peuvent avoir des conséquences mortelles comparables à des bombes, mais de manière plus insidieuse.
Un monde dangereux pour le socialisme
Certains gauchistes occidentaux vilipendent les mesures défensives que Cuba, le Venezuela et le Nicaragua sont contraints de prendre pour se protéger des tentatives de « changement de régime » orchestrées par l’empire. Contrairement à eux, Washington comprend parfaitement que ces pays représentent des « menaces par leur bon exemple » pour l’empire. Chaque président américain, depuis Obama, les a qualifiés de « menaces extraordinaires pour la sécurité nationale des États-Unis ». Ils sont donc visés par les mesures coercitives les plus sévères.
Dans cette guerre d’usure, l’historien Isaac Saney prend l’exemple de Cuba pour montrer comment la moindre erreur du gouvernement révolutionnaire ou la moindre faiblesse de la société sont exagérées puis transformées en armes. Le siège imposé par l’empire n’a pas seulement pour but de désorganiser l’économie, mais relève d’une stratégie de suffocation délibérée : provoquer le mécontentement interne, déformer la perception du gouvernement par la population et, à terme, déconstruire les acquis sociaux.
Si Cuba souffre le plus de cette guerre hybride, le Venezuela et le Nicaragua en subissent également les effets. Les trois pays ont vu la fin du « permis humanitaire » accordé à leurs migrants aux États-Unis. Le statut de protection temporaire (TPS) a aussi été supprimé pour les Vénézuéliens et les Nicaraguayens. Le retour forcé de migrants, associé à la baisse des transferts d’argent qu’ils envoyaient (représentant jusqu’à un quart du PIB du Nicaragua), pèse encore davantage sur leurs économies respectives.
Des tarifs douaniers supérieurs à la moyenne menacent les exportations vénézuéliennes et nicaraguayennes vers les États-Unis, s’ajoutant à de sévères restrictions sur les exportations pétrolières du Venezuela. En parallèle, l’étau du blocus étasunien contre Cuba, qui dure depuis plus de soixante ans, s’est encore resserré avec des conséquences humanitaires désastreuses.
Malgré tout cela, les trois pays résistent. Ils forment de nouvelles alliances commerciales, notamment avec la Chine. Pour soulager Cuba, le Mexique fournit du pétrole et la Chine installe des fermes solaires pour remédier aux coupures d’électricité quasi quotidiennes. La forte sécurité alimentaire atteinte au Venezuela et au Nicaragua a renforcé leur résistance aux sanctions américaines, tandis que Caracas a réussi à déjouer une des mesures migratoires les plus dures de Washington en obtenant la libération de 252 de ses citoyens incarcérés dans la prison tortionnaire du CECOT au Salvador.
L’opposition d’extrême droite soutenue par Washington est en plein désarroi. La première administration Trump avait reconnu la « présidence intérimaire » de Juan Guaidó, puis l’administration Biden a déclaré Edmundo González vainqueur de la dernière élection présidentielle au Venezuela. Mais l’administration Trump actuelle n’a toujours pas apporté son soutien à González, reconnaissant de facto Nicolás Maduro comme président en exercice.
L’opposition nicaraguayenne de droite subit aussi paradoxalement les effets des politiques migratoires de Trump : de nombreux migrants reviennent d’eux-mêmes dans un pays pourtant qualifié d’« dangereux » par l’opposition, tandis que le département de la Sécurité intérieure américain salue les résultats positifs récents du pays. Certains soutiens cubano-américains de Trump s’inquiètent d’ailleurs que sa politique de « pression maximale » soit allée trop loin.
Des eaux troubles pour la « marée rose »
La vague progressiste actuelle, dite « marée rose », a débuté avec la victoire écrasante du président mexicain Andrés Manuel López Obrador en 2018. Sa successeure du parti MORENA, Claudia Sheinbaum, l’emporta avec une marge encore plus large en 2024. Première femme présidente du Mexique, elle s’avère l’une des interlocutrices les plus dignes face au bouffon de la Maison-Blanche, lequel a menacé son voisin du Sud de taxes, d’expulsions et d’interventions militaires, entre autres.
Les présidents de gauche Gabriel Boric au Chili et Gustavo Petro en Colombie ne peuvent effectuer qu’un seul mandat. Tous deux font face à des parlements dominés par l’opposition et à de puissants blocs de réactionnaires enracinés. Au Chili, la candidate du Parti communiste Jeanette Jara est favorite du premier tour de la présidentielle de novembre 2025, mais devra faire face à un second tour difficile si la droite se rallie, comme cela semble probable, derrière un candidat extrémiste.
En tant que premier président non issu de la droite dans l’histoire de la Colombie, Petro a connu un mandat tumultueux. Il accuse de façon crédible son ancien ministre des Affaires étrangères de collusion avec les États-Unis en vue de le renverser. Toutefois, la présidence pourrait bien revenir à la droite lors des élections de mai 2026.
Boric, Petro, Yamandú Orsi d’Uruguay et Luiz Inácio Lula da Silva du Brésil se sont rencontrés en juillet en tant que présidents de centre-gauche de la région, avec pour agenda la gestion de la relation avec Trump, la promotion du multilatéralisme et (on peut le supposer) la prise de distance vis-à-vis des gouvernements plus à gauche de la région.
Avec une popularité chancelante, Lula devrait vraisemblablement se présenter à sa réélection en octobre 2026. À la tête de la plus grande économie régionale, Lula joue un rôle de leader mondial, présidant trois grands sommets internationaux en une année. Pourtant, ne disposant pas de la majorité législative, Lula navigue entre Washington et le Sud global, capitulant souvent face aux intérêts américains (comme lors de son veto à l’entrée du Nicaragua et du Venezuela au sein des BRICS). Quoi qu’il en soit, Trump menace le Brésil d’un tarif d’exportation paralysant de 50 % et interfère ouvertement dans le procès de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, accusé d’insurrection. Pour l’instant, les actions de Trump se retournent contre lui et suscitent la colère des Brésiliens. Lula a déclaré que Trump « n’a pas été élu pour être l’empereur du monde ».
En 2021, la présidente du Honduras, Xiomara Castro, a succédé à un narco-État soumis à Washington et a cherché à pousser le pays vers la gauche. Limité·e à un seul mandat par la Constitution, Castro cède l’investiture du parti Libre pour l’élection de novembre à l’ancienne ministre de la Défense Rixi Moncada, qui devra affronter une rude concurrence face aux ingérences persistantes des États-Unis.
En Bolivie, le Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti au pouvoir, est enlisé dans une lutte fratricide destructrice entre l’ancien président Evo Morales et son ex-protégé, l’actuel président Luis Arce. L’opposition de droite, revigorée, attend avec impatience l’élection présidentielle du 17 août.
L’infiltration israélienne accompagne la pénétration militaire américaine
L’analyste Joe Emersberger note : « Aujourd’hui, toute la géopolitique renvoie à Gaza, où l’ordre impérial a été démasqué comme jamais auparavant. » En défiant Washington, le Groupe de La Haye s’est réuni en Colombie pour un sommet d’urgence sur Gaza afin de « prendre des mesures collectives fondées sur le droit international ». Le 16 juillet, des États de la région – Bolivie, Cuba, Colombie, Nicaragua et Saint-Vincent-et-les-Grenadines – se sont engagés à prendre des mesures en soutien à la Palestine, d’autres devant probablement suivre. Le Brésil va se joindre à la plainte de l’Afrique du Sud contre Israël devant la CIJ.
À l’autre extrémité de l’échiquier politique, on trouve ceux qui se présentent comme les « dictateurs les plus cool du monde » : Nayib Bukele au Salvador et ses alliés Javier Milei en Argentine et Daniel Noboa en Équateur. En plus de leur rapprochement avec Trump, ils soutiennent dévotement Israël, qui a joué un rôle clé dans l’ascension des réactionnaires les plus brutaux de la région. Noboa a ainsi assuré à Netanyahu qu’ils « partagent les mêmes ennemis ».
En février, le Southern Command des États-Unis mettait en garde : « Le temps ne joue pas en notre faveur. » Le danger perçu : « l’incursion méthodique » de la Russie et de la Chine dans notre « arrière-cour ». De fait, la Chine est devenue le deuxième partenaire commercial de la région après les États-Unis, et même les gouvernements de droite répugnent à compromettre leurs relations avec Pékin. La solution de l’empire : « redoubler d’efforts pour intégrer l’engagement militaire », en utilisant l’aide humanitaire comme un « outil essentiel du soft power ».
Prenant le relais de Biden, Trump a encore accru la pénétration militaire américaine, notamment en Équateur, au Guyana, au Brésil, au Panama et en Argentine. La pandémie de trafic de drogue – fruit de la demande suscitée par les États-Unis – a servi de cheval de Troie à l’interventionnisme militariste américain en Haïti, en Équateur, au Pérou et menace désormais le Mexique.
Au Panama, la soumission du président José Mulino aux ambitions de Trump de contrôler le canal de Panama et de réduire l’influence de la Chine a déclenché d’énormes manifestations. La collaboration de Trump au génocide des Palestiniens a poussé Petro à déclarer que la Colombie devait quitter l’alliance de l’OTAN et garder ses distances avec les « armées qui larguent des bombes sur des enfants ». La Colombie collaborait avec l’OTAN depuis 2013 et était devenue le seul partenaire mondial latino-américain en 2017.
Malgré la fanfaronnade de Trump – ce que le Financial Times qualifie « d’incontinence impériale » –, son administration a obtenu des résultats mitigés. Si les mouvements politiques de droite se régalent des éloges irrationnels de Trump, la montée de la coercition provoque un ressentiment croissant contre l’influence yankee. La résistance s’intensifie, de nouvelles alliances se tissent en contournant Washington. À mesure que la poigne de l'empire se resserre, la détermination de ceux qui veulent s’en libérer, elle aussi, se renforce.
Traduction Bernard Tornare
John Perry, basé au Nicaragua, fait partie de la Coalition de solidarité avec le Nicaragua et écrit pour MR Online, la London Review of Books, FAIR et CovertAction, entre autres.
Roger D. Harris fait partie du Groupe de travail sur les Amériques, du Conseil de paix des États-Unis et du Réseau de solidarité avec le Venezuela.
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