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Des sanctions unilatérales et illégales tuent un demi-million de civils chaque année

par Bernard Tornare 31 Juillet 2025, 15:35

Karen Paulina Biswell (Colombie), Nama Bú (Nous existons), 2015.)

Karen Paulina Biswell (Colombie), Nama Bú (Nous existons), 2015.)

Titre original : Unilateral and Illegal Sanctions – Mainly by the United States – Kill Half a Million Civilians Per Year: The Thirty-First Newsletter (2025)

 

Une étude publiée dans The Lancet estime que les sanctions unilatérales ont causé autant de morts que les guerres, avec environ un demi-million de décès chaque année.

 

Par Vijay Prashad

Chers amis,

Salutations du bureau de Tricontinental : Institut de recherche sociale.

 

Ceux qui ne vivent pas dans des zones de guerre ou dans des pays asphyxiés sont forcés de mener leur vie comme s'il n'y avait rien d'anormal dans ce qui se passe autour de nous. Lorsque nous lisons des articles sur la guerre, cela reste déconnecté de nos vies, et beaucoup souhaitent détourner les yeux de la misère humaine engendrée tant par les armes que par les sanctions. Le scolastisme de l’académique et le ton feutré du diplomate s’effacent devant la guerre menée par la bombe et la banque contre la planète. Après avoir autorisé la bombe atomique larguée sur Hiroshima (Japon) le 6 août 1945, le président américain Harry S. Truman déclara à la radio : « Si [les Japonais] n’acceptent pas nos conditions, ils peuvent s’attendre à une pluie de ruines venue du ciel, comme il n’en a jamais été vu sur cette terre. »

 

Truman justifia l’utilisation de cette arme hideuse en prétendant habilement qu’Hiroshima était une base militaire. Cependant, il omis de mentionner que sa bombe – nommée « Little Boy » – tua un grand nombre de civils. Selon la Ville d’Hiroshima, « le nombre exact de morts résultant du bombardement atomique reste inconnu. Les estimations situent le nombre de morts à la fin du mois de décembre 1945, lorsque les effets aigus de l’irradiation se sont en grande partie dissipés, autour de 140 000. » La population totale d’Hiroshima à l’époque était de 350 000 personnes, ce qui signifie que 40% de la population de la ville périt en moins de cinq mois après l’explosion. Une « pluie de ruines » s’était déjà abattue sur eux.

Luis Meque (Zimbabwe), Street Kids, 1997.)

Luis Meque (Zimbabwe), Street Kids, 1997.)

The Lancet, l'une des revues les plus reconnues en matière de santé et de médecine, a publié un article de Francisco Rodríguez, Silvio Rendón et Mark Weisbrot, intitulé « Effets des sanctions internationales sur la mortalité selon l’âge : une analyse transnationale de données de panel ». Ces chercheurs ont étudié l’impact des sanctions, imposées principalement par les États-Unis, l’Union européenne et l’Organisation des Nations unies (ONU). Alors que ces mesures sont souvent qualifiées de « sanctions internationales », il n’y a rien de véritablement international là-dedans. La plupart des sanctions sont décidées en dehors du cadre de la Charte de l’ONU, dont le chapitre cinq stipule que de telles mesures ne peuvent être imposées que par une résolution du Conseil de sécurité. Ce qui n’est le plus souvent pas le cas : ce sont donc essentiellement les États-Unis et lesUnion européenne – des États puissants – qui imposent des sanctions unilatérales et illégales, allant au-delà de toute logique humaine décente.

 

Selon la base de données mondiale sur les sanctions (Global Sanctions Database), les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU ont sanctionné 25% des pays du monde. Les États-Unis seuls ont sanctionné 40% de ces pays, des sanctions unilatérales sans l’assentiment du Conseil de sécurité de l’ONU. Dans les années 1960, seuls 8% des pays étaient soumis à des sanctions. Cette inflation des sanctions montre qu’il est devenu normal pour les États puissants de l’Atlantique Nord de mener des guerres sans tirer une seule balle. Comme l’a dit le président américain Woodrow Wilson en 1919 lors de la formation de la Société des Nations, les sanctions sont « quelque chose de plus formidable que la guerre ».

Gaël Maski (République démocratique du Congo), Jumeaux, 2023.)

Gaël Maski (République démocratique du Congo), Jumeaux, 2023.)

La formulation la plus cruelle de la déclaration de Wilson est venue de Madeleine Albright, alors ambassadrice américaine à l’ONU, à propos des sanctions contre l’Irak dans les années 1990. Une équipe spécialisée du Centre des droits économiques et sociaux s’est rendue en Irak et a constaté qu’entre 1990 et 1996, les sanctions avaient provoqué la « mort excessive de plus de 500 000 enfants de moins de cinq ans. En termes simples, plus d’enfants irakiens sont morts du fait des sanctions que du total combiné des deux bombes atomiques sur le Japon et de la vague de nettoyage ethnique dans l’ex-Yougoslavie ». Lors de l’émission 60 Minutes sur CBS, la journaliste Leslie Stahl interrogea Albright à ce sujet : « Nous avons entendu que cinq cent mille enfants sont morts. Je veux dire, c’est plus d’enfants que ceux morts à Hiroshima. Est-ce que ça en valait le prix ? ». C’était une question sincère. Albright aurait pu dire beaucoup de choses : par exemple, qu’elle n’avait pas eu le temps d’étudier le rapport, ou rejeter la faute sur Saddam Hussein. Au lieu de cela, elle répondit : « Je pense que c’est un choix très difficile, mais le prix, nous pensons, en vaut la peine ».

 

Autrement dit, il valait la peine de tuer un demi-million d’enfants pour déstabiliser le gouvernement de Saddam Hussein. Bien sûr, ce gouvernement n’a pas été renversé par les sanctions et le peuple a souffert pendant encore sept ans, sans qu’une étude comparable soit réalisée sur la surmortalité. C’est l’invasion massive et illégale des États-Unis, sans résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a finalement renversé le gouvernement irakien. Pour être juste envers Albright, elle a déclaré plus tard : « Je l’ai dit 5 000 fois, je le regrette. C’était une déclaration stupide. Je n’aurais jamais dû la faire. » Mais elle l’a faite. Et cette déclaration a marqué les esprits.

Sarah Issakharian (Iran), The First Supper, 2016.

Sarah Issakharian (Iran), The First Supper, 2016.

Ceux qui infligent la souffrance par les sanctions savent parfaitement ce qu’ils font. Albright a reconnu que sa déclaration était « stupide », mais elle n’a pas dit que la politique était mauvaise. En 2019, Matt Lee, de l’agence Associated Press, a demandé au secrétaire d’État américain Mike Pompeo à propos des sanctions contre le Venezuela, ce à quoi il a répondu : « Nous voudrions toujours que les choses aillent plus vite… Le cercle se resserre. La crise humanitaire empire d’heure en heure. … Vous pouvez constater la douleur et la souffrance croissantes que subit le peuple vénézuélien. » La déclaration de Pompeo est emblématique et juste : les sanctions illégales créent de la douleur et de la souffrance.

 

Que révèle donc la nouvelle étude de The Lancet sur les sanctions internationales ?

 

1 - De 1971 à 2021, les sanctions unilatérales ont causé la mort de 564 258 personnes par an.

2 - Le nombre de personnes décédées à cause des sanctions est supérieur au nombre de morts liés aux combats (106 000 par an) et « similaire à certaines estimations du nombre total de morts causés par les guerres incluant les civils (environ un demi-million de morts par an) ».

3 - Les populations les plus vulnérables sont, comme on s’en doute, les enfants de moins de cinq ans et les personnes âgées. Les décès d’enfants de moins de cinq ans « représentent 51% du total des morts causées par les sanctions sur la période 1970–2021 ».

4 - Les sanctions unilatérales des États-Unis et de l’Union Européenne sont plus meurtrières que les sanctions onusiennes : « Les sanctions américaines semblent être le facteur principal des effets négatifs sur la mortalité ». Cela s’explique par le fait que « les sanctions unilatérales imposées par les États-Unis ou l’UE peuvent être conçues de manière à avoir un effet plus négatif sur les populations ciblées ».

5 - La raison pour laquelle les sanctions américaines – avec l’UE à leurs côtés – ont un impact aussi négatif vient de « l’utilisation généralisée du dollar américain et de l’euro dans les transactions bancaires internationales et comme monnaies de réserve mondiales, ainsi que l’application extraterritoriale des sanctions, en particulier par les États-Unis ».

6 - L’analyse montre que « les effets des sanctions sur la mortalité augmentent généralement avec le temps, les épisodes de sanctions prolongées entraînant un plus lourd tribut en vies humaines ».

Sur la base de ces constats, l’étude conclut : « d’un point de vue fondé sur les droits humains, le simple fait que les sanctions entraînent des pertes en vies humaines devrait suffire à demander la suspension de leur utilisation ».

Dia al-Azzawi (Irak), The Arab League Hotel, 1971.

Dia al-Azzawi (Irak), The Arab League Hotel, 1971.

impérialiste et résistance féministe dans le Sud global, centré en grande partie sur le cas du Venezuela, et qui exposait l’impact des sanctions et la façon dont une société attaquée tient grâce au travail des femmes. Elles savent ce que « pluie de ruines » veut dire et luttent pour renforcer leurs sociétés face à ce fléau. Notre analyse FACTS a montré que les sanctions contre le Venezuela ont entraîné une perte de 213% de son Produit Intérieur Brut entre janvier 2017 et décembre 2024, soit une perte totale estimée à 226 milliards de dollars, ou 77 millions de dollars par jour.

 

En 1995, alors que l’Irak subissait les sanctions (avant l’invasion illégale des États-Unis en 2003), Saadi Youssef (1934–2021) a écrit un poème miraculeux intitulé « Amérique, Amérique ». Voici la dernière strophe :

 

Nous ne sommes pas des otages, Amérique,

et tes soldats ne sont pas les soldats de Dieu…

Nous sommes les pauvres, la terre des dieux noyés est la nôtre,

les dieux des taureaux,

les dieux des feux,

les dieux des douleurs qui mêlent l’argile et le sang dans un chant…

Nous sommes les pauvres, le dieu des pauvres est le nôtre,

qui surgit des côtes des paysans,

affamé

et radieux,

et relève les têtes…

 

Amérique, nous sommes les morts.

Que tes soldats viennent.

Que celui qui tue un homme le ressuscite.

Nous sommes les noyés, chère Dame.

Nous sommes les noyés.

Que l’eau vienne.

 

Chaleureusement,

Vijay

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Des sanctions unilatérales et illégales tuent un demi-million de civils chaque année

Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef chez Globetrotter. Il est rédacteur en chef de LeftWord Books et directeur de Tricontinental : Institute for Social Research . Il est chercheur principal non résident au  Chongyang Institute for Financial Studies de l'Université Renmin de Chine. Il a écrit plus de 20 livres.

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