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Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

par Bernard Tornare 7 Juin 2025, 15:40

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

 

Par Sergio Rodríguez Gelfenstein

L’évolution de l’histoire a démontré de façon irréfutable que, pour satisfaire ses ambitions interventionnistes et militaristes, les États-Unis ont cherché des subterfuges et construit de fausses preuves, que l’histoire elle-même a fini par démentir ou par révéler comme telles. La manipulation des preuves afin d’obtenir d’abord le soutien de l’opinion publique nationale, puis celui du monde entier comme caution globale de leurs actions déstabilisatrices, a été une constante de la politique étrangère des États-Unis depuis leur implication dans les affaires mondiales, lors du développement de leur politique impérialiste à la fin du XIXe siècle. Voici quelques exemples, à différentes époques du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, qui illustrent la continuité des faux arguments élaborés à cette fin.

 

L’explosion du cuirassé Maine à Cuba en 1898

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

En 1898, Cuba était en pleine lutte pour son indépendance politique vis-à-vis de l’Espagne. Sur le plan économique, les États-Unis contrôlaient les principales propriétés de l’île et étaient le premier acheteur du sucre cubain. Profitant de la faiblesse du gouvernement colonial, ils commencèrent à s’immiscer dans les affaires internes de l’île antillaise, « soutenant » les partisans de l’indépendance avec l’intention cachée de provoquer une guerre contre l’Espagne et de lui arracher ses possessions coloniales, tout en maintenant Cuba dans leur zone d’influence.

 

Début 1898, le président McKinley envoya le cuirassé Maine dans le port de La Havane pour « protéger » les intérêts des Américains susceptibles d’être affectés par la lutte des indépendantistes cubains. Ce geste fut soutenu aux États-Unis grâce à la propagande et à la manipulation médiatique orchestrées par William Randolph Hearst et Joseph Pulitzer, propriétaires de deux des principaux médias et fervents défenseurs des thèses impérialistes.

 

Le 15 février 1898, dans des circonstances « étranges », le Maine explosa devant le port de La Havane, faisant 260 morts parmi les 355 officiers et soldats à bord, ce qui provoqua la réclamation immédiate des États-Unis envers l’Espagne, la rendant responsable de l’incident (des enquêtes ultérieures ont montré que les Espagnols n’y étaient pour rien, l’explosion étant probablement due à une détonation interne causée par la quantité d’explosifs à bord).

 

Hearst et Pulitzer se chargèrent de manipuler cet événement afin que le gouvernement américain obtienne l’aval de la population pour engager une guerre contre l’Espagne, ce qu’ils réussirent lorsque Washington adressa un ultimatum – pratiquement une déclaration de guerre – à Madrid, forçant celle-ci à commencer les hostilités. Ce conflit, connu sous le nom de guerre hispano-cubano-nord-américaine, permit aux États-Unis d’intervenir face à l’imminente victoire des patriotes cubains, pour instaurer une indépendance sous tutelle, légalisée par la suite à travers l’amendement Platt, qui permit une ingérence éhontée des États-Unis à Cuba pendant soixante ans.

 

Les Philippines, 1898

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

 

Les Philippines furent un autre butin de guerre. Le gouvernement de Washington était influencé par les thèses d’Alfred Mahan, qui affirmait que les États-Unis, en tant que grande nation, devaient s’étendre au-delà de leurs frontières et participer à la course des grandes puissances européennes pour « occuper tous les espaces vacants de la Terre ».

 

Avant les événements du Maine et sachant que, comme à Cuba, il existait aux Philippines des groupes prônant l’indépendance, les États-Unis décidèrent de recruter l’un de leurs leaders, Emilio Aguinaldo, et de le convertir en allié. La flotte américaine détruisit la marine espagnole, mais n’ayant pas encore le contrôle territorial, ils firent venir Aguinaldo de Hong Kong (où il était exilé) aux Philippines pour organiser une armée locale qui, avec les soldats américains, prirent Manille et expulsèrent définitivement les Espagnols. Avec le traité de Paris de décembre 1898, l’Espagne céda la souveraineté des Philippines aux États-Unis.

 

Pearl Harbor, 1941

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

Le 7 décembre 1941, le Japon attaqua et détruisit la base navale américaine de Pearl Harbor, à Hawaï, coulant 18 navires dont 5 cuirassés, et causant la mort de 3 435 militaires et civils. Cet événement servit de justification aux États-Unis pour entrer officiellement dans la Seconde Guerre mondiale. Cependant, il est rarement mentionné qu’avant cette attaque, les relations bilatérales étaient déjà très tendues, non pas à cause des actions impérialistes du Japon en Chine, mais à cause des mesures unilatérales prises par les États-Unis contre l’Empire japonais. Les services de renseignement de la marine américaine savaient qu’une attaque contre la base était possible plusieurs jours à l’avance ; les radars à Hawaï détectèrent les avions japonais, mais le haut commandement laissa l’attaque se produire sans rien faire pour l’éviter. La conséquence fut l’unification de l’opinion publique américaine en faveur de la guerre, le Congrès approuvant la déclaration de guerre contre le Japon, ce qui provoqua la déclaration de guerre de l’Allemagne et de l’Italie, permettant ainsi le renforcement de la machine industrielle américaine et faisant des États-Unis la principale puissance militaire mondiale.

 

Le golfe du Tonkin, Vietnam, 1964

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Le golfe du Tonkin se trouve au large de ce qui était alors le Nord-Vietnam. Le soutien populaire au Sud-Vietnam pour les idées et les positions de Ho Chi Minh augmentait considérablement, mettant en danger la stabilité du gouvernement pro-américain, rejeté par la majorité. Face à cela, les États-Unis décidèrent d’intervenir directement dans le conflit. Début août 1964, une série d’événements dans le golfe du Tonkin « justifièrent » cette intervention militaire, accusant le Nord-Vietnam d’avoir attaqué à la torpille le destroyer américain Maddox alors qu’il effectuait, selon la version officielle, une mission de routine dans les eaux internationales, le 2 août.

 

Deux jours plus tard, le gouvernement nord-vietnamien fut de nouveau accusé d’avoir tenté de torpiller le destroyer Turner Joy. Le mensonge du président Lyndon Johnson et du secrétaire d’État Robert McNamara devant l’opinion publique servit d’argument principal pour l’escalade du conflit et l’augmentation de la présence directe des troupes américaines dans la région. Avec l’approbation du Congrès, Johnson reçut « le pouvoir de prendre les mesures militaires qu’il jugerait nécessaires en Asie du Sud-Est ».

 

Grenade, 1983

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Le 13 mars 1979, le leader révolutionnaire Maurice Bishop et son Mouvement du New Jewel (Joyau Nouveau) prirent le pouvoir à la Grenade, instaurant un nouveau gouvernement sans le soutien des États-Unis. Washington commença à faire pression en gelant tous les crédits internationaux afin de créer un climat politique propice à l’affaiblissement du mouvement populaire.

 

En octobre 1983, un complot militaire dirigé par le vice-premier ministre Bernard Coard renversa Bishop, le plaça en résidence surveillée puis l’assassinat, ce qui provoqua une révolte sociale sur l’île, menant à l’intervention américaine. Le président Ronald Reagan informa la population qu’à la suite du coup d’État, la vie d’un groupe d’étudiants américains en médecine sur l’île était en danger, justifiant ainsi l’envoi de troupes. 7 000 soldats furent déployés pour combattre les forces loyales à Bishop, qui ne dépassaient pas 2 000 combattants, y compris des collaborateurs cubains présents sur l’île.

 

L’historien américain Howard Zinn affirma qu’un ancien officier de la CIA lui avait confié que « la véritable raison de l’invasion était une opportunité offerte aux États-Unis (qui voulaient surmonter le sentiment de défaite hérité du Vietnam) de montrer qu’ils étaient une nation puissante ».

 

Irak, 2003

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, qui frappèrent les États-Unis pour la première fois sur leur territoire, le président George W. Bush déclara immédiatement la « guerre contre le terrorisme », affirmant qu’« il ne fallait pas faire de distinction entre les terroristes et les pays qui les hébergent », et avec l’aval du Congrès, son gouvernement reçut carte blanche pour mener des actions militaires partout dans le monde.

 

Bush saisit l’occasion « parfaite » pour poursuivre et concrétiser l’ancien rêve impérial de détruire le gouvernement irakien, en avançant le faux argument que l’Irak possédait des armes de destruction massive, nucléaires, biologiques et chimiques, et qu’il abritait et « protégeait » des groupes terroristes, dont Al-Qaïda, « responsable » de l’attaque contre les tours jumelles. Ainsi, sans déclaration de guerre formelle, les États-Unis déclenchèrent le 20 mars 2003 le conflit contre l’Irak, le Congrès ayant conféré ce pouvoir au gouvernement sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU. Des enquêtes ultérieures ont clairement démontré que ces armes de destruction massive n’existaient pas et que tout cela n’était qu’un prétexte forgé par les agences de renseignement pour justifier l’agression et l’occupation du pays arabe.

 

Libye, 2011

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

La Libye a toujours été considérée comme un « pays suspecté de soutenir le terrorisme » et son dirigeant Mouammar Kadhafi, un ennemi des États-Unis, au point que le président Obama exprima publiquement son intention de « se débarrasser » du dirigeant libyen.

 

En février 2011, des manifestations éclatèrent à Benghazi pour réclamer davantage de liberté d’expression. Apparemment inspirées par ce qui s’était passé quelques mois plus tôt en Égypte et en Tunisie – événements qualifiés de printemps arabe –, ces manifestations dégénérèrent peu à peu en actes de violence, imputés à Kadhafi à travers une campagne médiatique intense et manipulatrice menée par les médias occidentaux et la chaîne qatarie Al Jazeera. Ce fut le début du processus de déstabilisation en Libye, qui mena à l’intervention de l’OTAN et au renversement du gouvernement de Kadhafi. Sans présenter de preuves, les États-Unis accusèrent le « régime libyen » d’avoir assassiné des milliers de citoyens réclamant plus de démocratie et encouragèrent les rebelles à former un gouvernement parallèle.

 

Venezuela, 2025

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

En mars 2015, le président Barack Obama (démocrate) déclara que le Venezuela constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis ». Cette décision est restée inchangée sous ses successeurs, Donald Trump (républicain) et Joe Biden (démocrate).

 

Le retour de Trump à la Maison Blanche n’a pas été exempt de contradictions entre les diverses tendances qui foisonnent au sein de son administration. Ces divergences n’ont pas épargné la politique américaine à l’égard du Venezuela. Les affrontements entre néoconservateurs, outsiders, amis personnels du président et MAGA (partisans inconditionnels du slogan trumpiste « Make America Great Again ») sont présents dans chaque décision de politique étrangère du président, permettant l’omniprésence des néoconservateurs représentés par Marco Rubio dans la politique envers l’Amérique latine.

 

Le Secrétaire d’État, surnommé par Trump « petit Marco », agit à partir de sa haine viscérale envers Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Il est impossible d’analyser politiquement l’irrationalité de Rubio, tant sa rancœur, son ressentiment et son animosité envers ces trois pays dépassent toute considération. Exclu des décisions concernant les sujets les plus importants de la politique étrangère, les néoconservateurs ont déchaîné toute leur fureur contre La Havane, Managua et Caracas.

 

Comme cela a été habituel dans la politique étrangère des États-Unis, l’administration Trump a cette fois brandi de faux documents pour soutenir une supposée relation entre le gouvernement vénézuélien et le groupe criminel disparu « Tren de Aragua ». Pour cela, ils ont invoqué la Loi sur les ennemis étrangers de 1798, qui prévoit qu’un combattant étranger peut être expulsé sans procédure judiciaire lorsque les États-Unis sont en guerre avec un autre État.

 

Trump devait démontrer que le « Tren de Aragua » était une organisation dirigée par l’État vénézuélien. Cependant, le juge fédéral Fernando Rodríguez, nommé par Trump lui-même, a statué contre cette application, arguant que l’application de cette loi était illégale car elle ne s’applique que lorsque la nation fait face à une attaque organisée, ce qui n’est pas le cas. La réalité est que la haine de l’administration Trump envers le Venezuela s’est manifestée comme prétexte pour expulser sans procédure régulière ses citoyens vers le Salvador.

 

Il a été révélé qu’il y avait eu des débats internes au sein du cabinet Trump, sur la base d’informations des agences de renseignement, qui ont confirmé qu’il n’existait aucune relation entre le « Tren de Aragua » et le gouvernement vénézuélien. Néanmoins, le FBI – totalement isolé – a « prouvé » le contraire. Cela a été confirmé par la Directrice du renseignement, Tulsi Gabbard, lors d’une récente interview où elle a affirmé que le sujet avait été discuté en interne. Gabbard a défendu la mesure en s’appuyant sur le rapport du FBI. Dans la même interview, elle a admis que des informations sur ces réunions étaient filtrées à la presse, y compris sur ce sujet du Venezuela.

 

Le rapport des agences de renseignement, connu officieusement par la presse, indique textuellement : « Tant que le climat de permissivité permet au Tren de Aragua d’opérer, le régime de Maduro n’a probablement pas de politique de coopération avec le Tren de Aragua et ne dirige pas ses mouvements et opérations aux États-Unis ».

 

Le sujet du « Tren de Aragua » avait déjà porté ses fruits à Trump pendant sa campagne électorale, après qu’une vidéo montrant des « criminels armés » terrorisant les habitants d’un immeuble au Colorado soit devenue virale. À cela s’ajoute le cas d’une étudiante infirmière brutalement assassinée par un « illégal » vénézuélien, qui a aussi fait la une de tous les médias américains. Trump a utilisé ce fait pour présenter les États-Unis comme victimes de migrants assassins et violeurs.

 

À partir de là, Trump a trouvé utile d’utiliser le « Tren de Aragua » comme argument contre Biden, qu’il accusait de maintenir une politique de frontières ouvertes à l’immigration, promettant d’effectuer des expulsions massives s’il était élu président, ce qui est devenu sa première et plus importante promesse électorale. À tel point que Biden a dû stopper les passages à la frontière à la dernière minute pour tenter de stopper l’hémorragie de voix de son parti.

 

Et tout comme cela lui a servi alors, Trump cherche à s’en servir à nouveau face à l’échec de sa promesse d’expulsions massives, véritable fond du problème. Voyons. Selon les chiffres officiels de l’administration Trump, il y a environ 30 millions de « sans-papiers » aux États-Unis. Le président s’est fixé pour objectif d’en expulser au moins 1 million cette année, mais jusqu’à présent, il n’en a expulsé qu’environ 53 250 (jusqu’à la mi-mai). Ces chiffres pourraient même être gonflés, car le gouvernement Trump a cessé de publier les statistiques mensuelles.

 

Trump a déclaré que sa priorité était d’expulser les criminels, mais selon des données officielles obtenues par NBC, la moitié des expulsés n’ont pas de casier judiciaire, et plus de la moitié des personnes actuellement détenues ne font l’objet d’aucune accusation. Pourtant, rien que l’année dernière, le gouvernement a signalé avoir identifié un demi-million de migrants « sans-papiers » ayant des condamnations pénales. À ce rythme, l’objectif d’1 million est risible. Trump pourrait à peine atteindre environ 100 000 expulsions par an, même si certains prédisent que cela pourrait être 500 000, ce qui reste un échec.

 

La réalité est que les chiffres actuels de Trump sont bien en deçà des expulsions réalisées sous les précédents gouvernements démocrates. Selon le Washington Post, Obama expulsait environ 400 000 personnes par an, soit plus que ce que Trump pourrait expulser aujourd’hui. Les chiffres de Biden sont encore plus élevés, atteignant près de 700 000 en 2024.

 

Fidèle à la tradition de sa politique interventionniste, Trump doit recourir au mensonge pour justifier ses actions. Une opinion publique comme celle des États-Unis, abrutie par des médias qui exaltent l’idée de « nation élue », est facilement manipulable par le pouvoir. Le déguisement de leur politique, qui sert à masquer sa déshumanisation, fait partie de l’ADN de leur classe politique privilégiée et de ce 1 % qui détient réellement le pouvoir. Mais pour la maintenir, il leur faut toujours des justifications.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Les États-Unis ont toujours besoin de justifications

Sergio Rodríguez Gelfenstein est un expert en géopolitique, journaliste et professeur titulaire d'un doctorat en sciences politiques de l'Universidad de los Andes, au Venezuela. Ancien directeur des relations internationales de la présidence vénézuélienne et ambassadeur du Venezuela au Nicaragua, Rodríguez Gelfenstein est actuellement chercheur invité à la Graduate School of Shanghai Jiao Tong University.

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