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Jean Ziegler: la révolte, la prise de conscience bouillonnent partout

par Bernard Tornare 30 Août 2019, 13:25

Jean Ziegler (Photo ONU Genève)

Jean Ziegler (Photo ONU Genève)

Par Ipar Dieter Hintermeier 

Cet entretien a été initialement publié dans le journal Junge Welt

 

« Le capitalisme financier est responsable de l'insécurité sociale et écologique des populations », c’est le constat posé par Jean Ziegler, ex-Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation. Mais dans ce tableau noir et sans concession qu’il fait du monde dans lequel nous vivons, l’écrivain et universitaire suisse voit aussi une multiplication des fronts de résistance, dans tous les domaines de la vie. Rencontre avec Jean Ziegler, sur les idéologies de droite, le rôle du capital financier et du socialisme cubain.

Jean Ziegler est né en 1934 à Thoune, en Suisse, sous le nom de Hans Ziegler. Il est l'un des principaux critiques contemporains de la mondialisation et lutte depuis des décennies contre la faim et la pauvreté. Jean Ziegler est professeur émérite de sociologie, ancien Rapporteur spécial des Nations Unies (ONU) sur le droit à l'alimentation et auteur de plusieurs ouvrages. Très jeune, il se lie d'amitié avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, entre autres, et rencontre Che Guevara à Genève.

En Allemagne, les réseaux terroristes de droite inquiètent les milieux antifascistes, ainsi que certains cercles bourgeois. L'homme accusé du meurtre du président du district de Kassel, Walter Lübcke, qui avait défendu les droits des réfugiés, est un néo-nazi. Quelle est l'ampleur du danger que représentent ces groupes ?

Jean Ziegler. L'extrémisme de droite est particulièrement dangereux pour toute société ouverte, mais surtout pour l'Allemagne, première démocratie du continent européen et quatrième puissance économique au monde. Le meurtre de Walter Lübcke est une rupture, une preuve, s’il en fallait, que nous avons affaire à des meurtriers. Les combattre passe inévitablement par une répression sévère.

Il semble que les forces d'extrême droite parviennent actuellement à convaincre un nombre relativement élevé de personnes de leur idéologie. Comment y parviennent-elles ?

Jean Ziegler. Historiquement, la droite applique principalement la théorie du bouc émissaire. Elle dit aux gens qu'ils vont mal, que leur emploi est menacé et que c’est la faute des autres, des étrangers, des réfugiés, auquel l'État offrirait tout gratuitement. Ainsi, la droite présente les réfugiés comme la source des problèmes des travailleurs. Idéologiquement, la construction du « bouc émissaire » n’est pas plus compliquée que ça.

Et si ce n'est pas la faute du « bouc émissaire », qui est responsable des problèmes des gens ?

Jean Ziegler. Le capitalisme financier est responsable de l'insécurité sociale et écologique des populations. Si nous ne parvenons pas à briser la dictature mondiale du capitalisme financier et à définir d'autres normes, telles que la sécurité de l'emploi, la participation honnête et la priorité des intérêts de la communauté, nous courons tous un grave danger. Selon la Banque mondiale, l'an dernier, les 500 plus grandes entreprises privées transcontinentales (tous secteurs confondus, à savoir banques, industrie, services, etc.) contrôlaient 52,8 % du PIB mondial, en d’autres termes de toutes les richesses produites en une année. Elles ont un pouvoir qu'aucun empereur, roi ou pape n'a jamais eu. Elles ont pour seul principe la maximisation du profit le plus rapidement possible, quel qu’en soit le coût sur le plan humain.

Le capitalisme financier est responsable de l'insécurité sociale et écologique des populations

Pouvez-vous nous donner un exemple pour illustrer cela ?

Jean Ziegler. L'économie capitaliste est dynamique et innovante. Aujourd'hui, la banque suisse UBS communique à la vitesse de la lumière avec sa succursale de Tokyo. Le principe de maximisation du profit a permis à ce système économique de créer une richesse incroyable, mais il l'a monopolisé et établi un ordre mondial cannibale pour le reste de la société.

Sur quoi vous basez-vous pour affirmer ceci ?

Jean Ziegler. Selon les Nations Unies, toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim sur notre planète. Pourtant, l'agriculture mondiale pourrait facilement nourrir 12,3 milliards de personnes, alors qu’à l'heure actuelle, environ 7,6 milliards de personnes vivent sur Terre.

Fin juin, le sommet du G-20 à Osaka, au Japon, a réuni les représentants des grandes nations économiques. Peut-on espérer que de telles réunions aient un impact positif pour la population mondiale ?

Jean Ziegler. Les politiciens rassemblés lors de ces réunions ne font rien de plus qu’exécuter les ordres des oligarchies financières dominantes au niveau mondial. Voici un exemple de ces dépendances : il existe d'importants gisements de matières premières dans l'est du Congo, notamment de coltan, qui entre dans la fabrication des smartphones. Les gens « paient » l'extraction des matières premières, via le travail des enfants, les mutilations et les abus, entre autres. Vers la fin de son second mandat à la présidence des États-Unis, Barack Obama a adopté une loi visant à empêcher que le coltan du Congo extrait dans de telles conditions ne soit utilisé sur les chaînes de production aux États-Unis, suscitant l’indignation des barons des mines. Cette loi n’est restée en application que très brièvement puisque le successeur de M. Obama, Donald Trump, l’a abrogée à peine trois jours après être entré en fonction.

C'est ce qu’il se passe aux États-Unis. Et en Europe ?

Jean Ziegler. Le Conseil des droits de l'homme de l'ONU veut enfin obliger les multinationales à respecter les droits humains sur tous les sites de production. L'Allemagne cherche à tout prix à empêcher cela. La chancelière Angela Merkel, n'est pourtant pas une mauvaise personne, au demeurant, mais les entreprises la forcent à lutter contre une telle réglementation. Autre exemple : lors du sommet du G-20 à Cannes en 2011, le président français de l'époque, Nicolas Sarkozy, a promis, face à un parterre de journalistes, que la France ferait tout son possible pour interdire la spéculation sur les aliments de base dans le monde.

Avec sa doctrine « America First », Trump est un impérialiste au sens le plus classique du terme

Que s’est-il passé ensuite ?

Jean Ziegler. Trois semaines plus tard, la France retirait sa motion suite aux protestations d’Unilever, Nestlé et d’autres, qui ont tout de suite crié à l’entrave à la « libéralisation du marché ». Sarkozy était le président élu de la République française, mais il a été mis à genoux par les multinationales. Ces exemples et bien d'autres encore prouvent amplement que les grandes démocraties sont soumises aux diktats des grandes entreprises.

Cette dépendance est-elle le seul problème ?

Jean Ziegler. Non. Par exemple, Donald Trump a également accepté d’être entre les mains du parti israélien du Likoud qui, par la voix de son dirigeant Benjamin Netanyahou, Premier ministre du pays, a déclaré que l'Iran était un ennemi mortel d’Israël. Trump s’est rangé du côté du Likoud alors qu’il n’y était pas obligé. Alors, oui, l’Iran est tout sauf un État de droit, mais Nétanyahou met tout de même tout en œuvre pour mettre le feu aux poudres entre les États-Unis et l’Iran, au risque d’en arriver à la guerre. C'est pourquoi il faut éviter à tout prix que ce conflit continue de s’envenimer. Ce qu’il faut maintenant, c’est organiser des pourparlers. L'UE doit par ailleurs insister sur le maintien de l’accord sur le nucléaire entre les États-Unis et l'Iran.

Au lieu de cela, Donald Trump continue de menacer l'Iran. Que penser du président américain ?

Jean Ziegler. Trump est un homme imprévisible. Et c'est dangereux pour le monde parce qu'il déteste la diplomatie multilatérale. Avec sa doctrine « America First », il est pour moi un impérialiste au sens le plus classique du terme. Un homme d'État est sensé rechercher la mesure en toute chose et Donald Trump fait tout le contraire. Il n’hésite pas à piétiner les droits humains, comme on le voit à sa manière de traiter les migrants venus d'Amérique centrale. Et le camp de prisonniers américain de Guantanamo à Cuba existe toujours. Les prisonniers y subissent des tortures atroces. Donald Trump est un personnage très dangereux.

Bien des gens se plaignent quotidiennement de Donald Trump. Les grands médias démocratiques traditionnels américains se battent contre lui depuis son arrivée au pouvoir et ont révélé des milliers de fautes qu’il a commises. Il est pourtant encore et toujours président des États-Unis et pourrait bien être reconduit pour un second mandat. Comment un milliardaire comme lui peut-il marquer autant de points auprès des travailleurs ?

Jean Ziegler. Même une grande partie du peuple américain peut se tromper. La politique protectionniste de Trump a ramené des emplois au pays. Cela, les travailleurs américains ne l'oublient pas. Toutefois, ils manquent de conscience de classe. Leur conscience est aliénée et c'est bien là l’une des plus grandes victoires des oligarchies capitalistes qui sont parvenues à bétonner la conscience identitaire du peuple.

Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim sur notre planète. Pourtant, l'agriculture mondiale pourrait facilement nourrir 12,3 milliards de personnes

Dans ces circonstances, Donald Trump a de bonnes chances d’être réélu, qu’en pensez-vous ?

Jean Ziegler. Malheureusement, je le pense aussi, oui. Notamment parce que le Parti démocrate est divisé. Bernie Sanders est le seul à pouvoir l'affronter et, s’il remportait les élections, ce serait extrêmement positif pour le monde entier. Le pouvoir des entreprises serait alors mis à mal et l’on verrait la démocratie renaître aux États-Unis.

Vous disiez que Donald Trump était un personnage dangereux. Que pensez-vous de Vladimir Poutine ?

Jean Ziegler. Le gouvernement russe est loin d’être irréprochable, mais il est clair que les sanctions économiques contre la Russie doivent être levées. Il faut revenir au protocole de Minsk signé en février 2015 par les principaux pays européens, l'Ukraine et la Russie et qui visait à désamorcer et pacifier l'Ukraine orientale.

Mais dans les faits, il n’a pas eu l’effet escompté...

Jean Ziegler. Absolument. L’intervention de l'OTAN dans le conflit ukrainien n’est pas non plus favorable dans la mesure où sa politique d'encerclement de la Russie constitue une provocation permanente pour le pays.

Alors, que faut-il faire ?

Jean Ziegler. Il faut dissoudre l'OTAN. Elle ne sert plus à rien et se limite maintenant à être un instrument de pouvoir pour les grandes entreprises américaines. Je vous rappelle que le Pacte de Varsovie a également été dissous. L'Occident devrait suivre cet exemple. Par ailleurs, la Russie fait partie du continent européen. Les sanctions et les provocations à l'encontre de ce pays doivent donc cesser. Il faut aujourd'hui plutôt rechercher une transition vers une coexistence pacifique.

La Russie, avec Cuba et la Chine, soutiennent le chef de l'État vénézuélien Nicolás Maduro, le successeur d'Hugo Chávez, qui est combattu par l'Occident. Le Venezuela a voulu suivre les traces de Simón Bolívar, qui a combattu pour la liberté. Qelle est votre analyse de ce qu'il se passe dans ce pays ?

Jean Ziegler. La situation actuelle du Venezuela est similaire à celle du Chili, en 1973. Le président démocratiquement élu Salvador Allende a été assassiné par des mercenaires fascistes le 11 septembre 1973. Cet assassinat avait été précédé d'actions de sabotage par la CIA et de sanctions économiques imposées au Chili par les États-Unis, mais aussi d’une grève nationale des camionneurs qui avait paralysé le pays. Tout cela s'est passé sous l'égide du président américain Richard Nixon et de son conseiller Henry Kissinger. Pourquoi ? Parce que les grandes entreprises américaines voulaient « récupérer » le cuivre chilien qu'Allende leur avait « pris ».

Une situation similaire est en train de se produire au Venezuela, avec un pays en proie à des sanctions économiques et politiques et un clown qui se proclame président. C'est ainsi que le pays se prépare au chaos.

Les États-Unis ont multiplié les sanctions et tentatives d’assassinat pour tenter de faire plier Cuba. L'île reste pourtant le « bastion socialiste » du continent américain. Aujourd'hui, Cuba s'ouvre au tourisme, au commerce et donne à ses citoyens la possibilité d'agir en entrepreneur. Doit-on considérer cela comme un sacrilège à l’encontre des principes socialistes ?

Jean Ziegler. Je pense et je sais que les Cubains resteront fidèles au socialisme. Je me réjouis que les Cubains puissent désormais créer leur propre entreprise, par exemple en tant que chauffeurs de taxi ou avec une petite entreprise. Mais les gens savent aussi que le socialisme leur a beaucoup apporté. Je pense, par exemple, aux excellents soins médicaux, inégalés en Amérique latine, à la réforme agraire ou à l'abolition des lois racistes immédiatement après la victoire de la révolution il y a 60 ans. Je suis sûr que personne à Cuba ne voudrait renoncer à ces avancées.

Nous assistons actuellement à une multiplication des fronts de résistance, dans tous les domaines de la vie

Dans de nombreux pays européens, comme l'Allemagne, les partis et mouvements de gauche n'obtiennent en revanche que des succès négligeables. Quel regard posez-vous là-dessus ?

Jean Ziegler. La révolte, la prise de conscience, bouillonnent partout, même en dehors de la gauche organisée. Nous assistons actuellement à une multiplication des fronts de résistance, dans tous les domaines de la vie. Un nouveau sujet historique est en train d'émerger : la société civile mondiale. Elle réunit des millions de femmes et d'hommes appartenant à des peuples, des cultures, des classes sociales et des groupes d'âge différents, animés par une seule et même idée : « Je suis l'autre, l'autre est moi ». Et comme le disait déjà Emmanuel Kant : « L'inhumanité qui est faite à l'autre détruit l'humanité en moi ».

Qu'est-ce que cela signifie ?

Jean Ziegler. Il n'y a pas de comité central ni de ligne de parti ! La société civile internationale est constituée d'innombrables fronts de résistance qui sont aujourd'hui actifs sur tous les continents, et dans les endroits les plus surprenants, contre l'ordre mondial cannibale. Ils représentent des mouvements sociaux très différents : Via Campesina, une fédération mondiale qui représente plus de 120 millions de fermiers-locataires, petits exploitants et journaliers agricoles ; les mouvements féministes qui luttent contre la discrimination et la violence contre les femmes et les filles ; Greenpeace, dont les membres tentent d'éviter les dangers pour la nature et la biodiversité ; le mouvement ATTAC, qui veut enrayer les conséquences dévastatrices du capital spéculatif ; Amnesty International, l'organisation qui promeut la dignité humaine et les droits humains dans le monde ; ou encore le mouvement étudiant « Fridays for Future », qui a fait prendre conscience à de nombreuses personnes des dangers du changement climatique. Il existe des milliers d'autres mouvements sociaux, anticapitalistes, grands et petits, locaux et internationaux. Ensemble, ils forment un tout qui, chaque jour, gagne du pouvoir et lutte contre la barbarie capitaliste. Aujourd'hui déjà, plusieurs millions de personnes se sont réveillées.

Source

Jean Ziegler, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), éd. Seuil, 2018, 126 pages, 15 euros

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