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France: les gilets jaunes, la particularité du Français (un point de vue d'Amérique latine)

par Bernard Tornare 16 Décembre 2018, 15:45

Foto: HispanTV

Foto: HispanTV

Par Atilio Boron

 

L'Allemagne et le Japon ont l'honneur douteux d'être deux pays où une révolution n'a jamais triomphé. Ce n'est pas par hasard que ceux qui, précisément pour cette raison, ont donné naissance à des régimes aussi honteux que le nazisme et le militarisme fasciste japonais. En revanche, l'histoire de France est marquée par des révolutions et des soulèvements populaires récurrents. Outre la Grande Révolution de 1789, il y eut des éruptions révolutionnaires en 1830, beaucoup plus vigoureuses en 1848 et la glorieuse Commune de Paris de 1871, le premier gouvernement de classe ouvrière de l'histoire mondiale. Après leur écrasement sanglant, il semblait que la rébellion du peuple français s'était éteinte à jamais. Mais ça ce n'est pas passé comme ça . Elle réapparaît en résistance héroïque à l'occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, puis, avec une force écrasante, en mai 1968.

 

Est-ce la seule chose qui fait de la France un pays si particulier ? Plus important encore que ce ferment insurrectionnel incessant qui distingue historiquement les couches populaires françaises, c'est que leurs luttes résonnent comme aucune autre sur la scène mondiale. Karl Marx l'avait déjà prévenu en 1848 quand, en observant la révolution en France, il disait que "le chant du coq gaulois réveillera à nouveau l'Europe". Et il la réveilla, bien que ces rêves aient été écrasés à mort par le sang et le feu. Regardons l'histoire : la Révolution française a résonné en Europe et en Amérique, avec une force tonitruante ; la Commune est devenue une source d'inspiration pour le mouvement ouvrier mondial, ses enseignements retentissant même dans certaines régions reculées d'Asie. Le mai français serait reproduit, avec les caractéristiques nationales logiques, dans le monde entier. En d'autres termes : la France a cette capacité unique de transformer le sien en un événement historique-universel, comme Hegel aimait à le dire. Et c'est précisément la particularité inimitable des Français.

 

La rébellion des " gilets jaunes " qui a commencé il y a quelques semaines lorsque deux camionneurs et le propriétaire d'une petite entreprise - inconnus l'un de l'autre et vivant dans des lieux différents à l'intérieur de la France - ont lancé un appel à protester dans les ronds-points à l'entrée de leurs petites villes pour la hausse du prix du carburant, via des réseaux sociaux. Quelques jours plus tard, l'une d'entre elles comptait près d'un million d'adeptes sur son compte Facebook. Puis vint la convocation du 17 novembre à Paris et, de là, la protestation prit une dimension phénoménale qui mit le gouvernement de Macron entre le marteau et l'enclume. Ce que les syndicats des chemins de fer n'avaient pas pu faire en trois mois a été réalisé par les "gilets jaunes" en quelques semaines. Et les choses continuent, et la "contagion" du virus rebelle qui arrive de France est déjà visible au-delà de ses frontières. Cela a été suggéré en Belgique, en Hollande et maintenant en Pologne, à l'occasion du Sommet sur le climat de Katowice. En Égypte, le régime d'Al Sisi a interdit la vente de gilets jaunes dans tout le pays par mesure de précaution pour éviter que l'exemple français ne se répande dans leur pays.

 

La révolte, ouverte, n'est pas seulement pour le prix du carburant. Il s'agit d'une protestation diffuse mais généralisée avec une composition sociale très hétérogène contre la France des riches et dont l'agenda hétéroclite des revendications permet de percevoir les contours d'un programme clairement anti-néolibéral. Mais il y a aussi d'autres contenus qui font référence à une cosmovision plus traditionnelle d'une France blanche, chrétienne et nationaliste. Cet ensemble hétéroclite de revendications, exprimées de façon inorganique, recèle des revendications multiples et contradictoires, issues de l'émergence soudaine et inattendue d'un activisme spontané, sans direction politique. C'est un grave problème parce que toute cette énorme énergie sociale libérée dans les rues de France pourrait à la fois mener à des conquêtes révolutionnaires ou s'effondrer dans une enchère réactionnaire. Cependant, au-delà de l'incertitude sur l'évolution future de la mobilisation populaire et de l'inévitable complexité idéologique présente dans tous les grands mouvements de masse spontanés, il ne fait aucun doute que leur existence même a compromis la continuité de l'hégémonie néolibérale en France et la stabilité du gouvernement d'Emmanuel Macron.


Au-delà de ses effets globaux, la brise venant de France est opportune et stimulante à un moment où tant d’intellectuels et de journalistes d’Amérique latine, d’Europe et des Etats-Unis se réjouissent de la "fin du cycle progressif" dans Notre Amerique, censée être suivie par le début d'un autre signe "néolibéral" ou conservateur, signe que seuls ceux qui veulent convaincre le peuple qu'il n'y a pas d'alternative et que c'est le capitalisme ou le chaos, dissimulant avec malice que le capitalisme est le chaos dans son expression maximale. C'est pourquoi les événements en France offrent un bain de sobriété à tant de mensonges qui prétendent passer par une analyse économique ou sociopolitique rigoureuse et nous montrent que bien souvent l'histoire peut prendre un tournant inattendu, et que ce qui semblait être un ordre économique et politique immuable et imprenable peut tomber en moins de temps que chante un coq...français.
 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol
 


Atilio Alberto Borón est sociologue , politologue , professeur et écrivain argentin . Doctorat en sciences politiques de l' Université de Harvard ( Cambridge , Massachusetts ). Il est professeur à l' Université de Buenos Aires et chercheur au CONICET .
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