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Les experts en Venezuela

par Bernard Tornare 21 Mai 2017, 12:04

 

Por Alfredo Serrano Marcilla

 

Version en espagnol

 

Le survol de la réalité est devenu le sport favori de nombreux analystes. Dans cette nouvelle ère de l'express, les examens aériens deviennent de plus en plus fréquents. On est surpris que tout un chacun puisse écrire en même temps sur le Venezuela, l'Équateur, le Paraguay et le Brésil comme s’il connaissait chaque situation à fond. Chaque fois qu’une situation attrayante se profile voilà que surgissent les vénézuélologues, les équatorologues, les paraguayologues, les brésilologues... Avec Google sous le bras, ils osent pontifier et émettre des verdicts sans lire les petits caractères de chaque cas.

 Les experts en Venezuela

Aujourd'hui tout se vaut. On passe d'un pays à l'autre par un simple saut de page. Les analyses low cost qui commencent à proliférer pour pérorer sur des questions vraiment sensibles sont aussi simplistes que superficielles. C’est ainsi que se créent des matrices d'opinion à partir des médias conservateurs hégémoniques. Un bon titre, une grande campagne de publicité, un bon réseau de médias orchestrés et avec ça, tout va bien. Dictature au Venezuela, fraude en Equateur, corruption du kirchnerisme. Ce n’est pas plus difficile que ça de construire ce que l’on appelle maintenant la post-vérité.

 

Cependant, cette entreprise ne devrait surprendre personne. Les médias dominants n’ont aucun besoin de rigueur pour valider ce que leur ligne éditoriale a précédemment déterminé. Mais ce qui est vraiment surprenant, c’est l'apparition, avec une force croissante, d’une sorte de néoprogressisme plein de ressentiment désenchanté qui se joint au gala aérien. Ils regardent de l'extérieur, avec grande distance, sans le moindre embarras et avec peu de connaissance de ce qui se passe vraiment sur place. Même ainsi, leur condition d’intellectuels les autorise à se considérer comme les « inspecteurs des révolutions étrangères » (comme il l'a écrit Rodolfo Puiggrós).

 

Ils osent écrire n’importe quoi sur n’importe quel pays. Ils ne se soucient ni du contexte ni de l'histoire, ni des rapports  de forces politiques et économiques, ni des tenants et aboutissants de chaque conflit; Ils ne se soucient même pas des intérêts poursuivis par ces médias concentrés par lesquels ils s’informent précisément. Boaventura de Sousa Santos a qualifié d’ épistémicide la destruction du savoir provoquée par le colonialisme européen. On pourrait appliquer ce terme à ce que font de nombreux analystes à partir de leur contemplation aérienne.

 

Le Venezuela est sûrement le pays qui attire le plus l'attention des originaires et des étrangers. Le nombre de textes déversés chaque jour sur la Révolution bolivarienne est proprement exorbitant. Maduro est devenu un thème tendance permanent. Les snipers des grands médias font leur travail et concentrent le feu. Et la gauche infantile tombe rapidement dans le piège, captivée par la besoin de consacrer quelques lignes au sauvetage de l'humanité et de son propre ego.

 

À quelques exceptions près, je suis convaincu qu'aucun d'entre eux ne serait capable de dessiner de manière approximative une carte du Venezuela. Si vous vous sentez visé, essayez donc.  Pas plus qu'ils ne sauraient dire combien d'États le composent ou quels sont les partis politiques présents dans le pays. Ils ne connaissent ni les CLAP ni le GMAS. Ils n’ont probablement pas non plus lu la Constitution ni ses articles 347, 348 et 349 qui permettent au président de convoquer une assemblée nationale constituante. Ils se contentent d’avoir la gâchette facile et tombent dans une série de lieux communs et de clichés qui frisent le ridicule. Ils parlent de la Cour suprême comme s’ils avaient étudié ses sentences. Ils dénoncent l'abus de pouvoir sans distinguer combien de pouvoirs d'État il y a. Ils ne disent presque rien de la violence fasciste de rue, qui, à un rythme quotidien, rend insupportable de gouverner n’importe quel pays. Ils ne mentionnent jamais le risque pays élevé qu’il court, bien qu’il honore tous ses engagements à rembourser la  dette dans les temps. Tout n’est pas parfait, c’est indubitable, mais tout ne peut pas être étiqueté avec des adjectifs qui n’ont aucune intention de contribuer à améliorer les choses.

 

Les critiques sont les bienvenus. Le débat est essentiel et l'opinion, libre. Mais cela n'autorise personne à se présenter comme docteur ès vénézuélologie sans avoir rien étudié de ce pays. Le Venezuela est du point de vue géopolitique un épicentre anti-hégémonique et cela fait qu’il est plus observé que tout autre pays dans le monde. Son processus politique de changement échappe aux schémas traditionnels parce qu'il est né d'une constituante qui a mis le passé en échec qu’il a voulu récupérer sa souveraineté en un temps record. Parce qu’en plus il n’a tenu compte ni des recettes néolibérales ni social-démocrates. Ces raisons et beaucoup d'autres raisons rendent le Venezuela appétissant comme laboratoire pour les analystes de toute origine idéologique. Mais de grâce, écrivez avec un minimum de solidité et de connaissance de cause.

 

Alfredo Serrano Marcilla

 

Source

 

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_16033.jpg

 

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