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Meta, le cancer de la démocratie

par Bernard Tornare 1 Novembre 2026, 12:20

Meta, le cancer de la démocratie

L’intelligence artificielle de WhatsApp refusait de produire des images électorales de Lula portant le numéro 13 — le code à saisir sur les machines à voter pour soutenir sa candidature —, tout en acceptant des demandes équivalentes pour Flávio Bolsonaro avec le numéro 22. Et cette discrimination a persisté après que Meta a annoncé l’avoir corrigée. Dans le même temps, la campagne de Lula dénonçait des restrictions sur Instagram, tandis que les contenus favorables à Bolsonaro bénéficiaient d’une diffusion disproportionnée. Dans cet article, Enrique Dans démonte les justifications du groupe et replace son pouvoir au cœur de la dérive autoritaire mondiale : celle du technofascisme.

 

Par Enrique Dans

Au Brésil, une discrimination électorale qui ne passe pas

Ce qui s’est produit au Brésil lors des dernières élections présidentielles devrait nous convaincre d’en finir, une bonne fois pour toutes, avec cette fiction : Meta ne serait qu’une simple entreprise technologique.

 

Plusieurs médias brésiliens ont vérifié et révélé que l’intelligence artificielle intégrée à WhatsApp refusait de générer des images électorales de Lula avec le numéro 13, celui de sa candidature, mais acceptait des demandes équivalentes pour Flávio Bolsonaro avec le numéro 22, associé à la sienne.

 

Le plus scandaleux ? Cette discrimination a continué après que Meta a annoncé avoir corrigé le problème.

 

Une erreur technique ? C’est possible, mais absolument pas probable. Une ingérence potentiellement gravissime dans un processus démocratique ? Cela ne fait aucun doute.

 

Instagram : deux candidatures, deux traitements

L’affaire ne s’arrête pas là. La campagne de Lula a saisi la justice électorale pour dénoncer les restrictions « inexplicables » imposées à ses publications et à ses publicités sur Instagram. Pendant ce temps, les contenus favorables à Bolsonaro bénéficiaient, comme par hasard, d’une diffusion disproportionnée.

 

Ces plaintes sont même parvenues à des observateurs électoraux internationaux. Le Tribunal supérieur électoral a ordonné à Meta de garantir un traitement équitable des deux candidatures, sous peine d’une amende quotidienne de 500 000 réaux.

 

Des salariés de Meta avaient signalé cette inégalité de traitement au moment même où elle se produisait et alerté leur hiérarchie. L’entreprise a ensuite avancé plusieurs explications techniques. Mais celles-ci ne concordaient ni avec la chronologie des faits ni avec une réalité particulièrement gênante : la campagne de Bolsonaro continuait d’utiliser les outils auxquels celle de Lula n’avait pas accès.

 

Quelles qu’aient été les intentions de Meta, le résultat est là : deux candidatures présidentielles ont subi un traitement profondément inégal. Aucune démocratie ne devrait l’accepter de la part d’une plateforme dotée d’une telle capacité d’influence.

 

Cambridge Analytica, les Rohingyas : un lourd passif

Faut-il vraiment s’en étonner ? Rappelons à quelle entreprise nous avons affaire et quel bilan désastreux elle traîne derrière elle.

 

Cambridge Analytica, cela ne vous dit rien ? Quelques 87 millions de profils récupérés sans consentement et exploités pour diffuser une propagande politique personnalisée.

 

Et le Myanmar ? Amnesty International y a documenté la manière dont les algorithmes de Facebook avaient amplifié les discours de haine contre la minorité rohingya, contribuant à créer les conditions d’atrocités de masse.

 

Même en Espagne, l’Agence espagnole de protection des données a dû intervenir pour bloquer certaines fonctionnalités électorales qui menaçaient la vie privée des électeurs.

 

Ce ne sont pas des incidents que l’on peut balayer d’un revers de main. Ce sont les antécédents d’un groupe auquel nous continuons pourtant de confier une part considérable de notre vie démocratique.

 

Quand les plateformes fixent les règles du scrutin

À cette liste, on pourrait ajouter un cas qui ne concerne pas Meta : celui de la Roumanie. J’en parlais déjà en décembre 2024, lorsque le premier tour de l’élection présidentielle avait été annulé sur fond d’accusations de manipulation par l’intermédiaire de TikTok.

 

J’alertais alors sur le danger de plateformes dont les algorithmes pouvaient transformer la propagande et la désinformation en armes de manipulation électorale.

 

Ce que nous voyons aujourd’hui au Brésil ajoute une dimension supplémentaire au problème. Il ne s’agit plus seulement de ce que des acteurs politiques parviennent à faire en utilisant ces plateformes et en payant leurs services. Il s’agit aussi du pouvoir des plateformes elles-mêmes : décider quels outils fonctionnent, pour qui, et à quelles conditions.

 

Allons-nous vraiment continuer à laisser un enjeu aussi essentiel que l’intégrité des élections entre les mains d’entreprises privées au bilan éthique accablant, qui ne rendent de comptes ni aux citoyens ni à personne ?

 

Le technofascisme n’a pas besoin d’uniformes

Tout cela correspond de manière inquiétante à ce que recouvre le concept de technofascisme : la convergence entre concentration du pouvoir technologique, surveillance, contrôle algorithmique et tendances politiques autoritaires.

 

Le fascisme contemporain n’a pas nécessairement besoin d’uniformes ni de défilés. Il peut avancer à travers des systèmes de recommandation opaques, la manipulation de l’attention et des plateformes qui décident quels messages circulent, lesquels disparaissent et qui peuvent s’exprimer.

 

Il ne s’agit pas de protester parce que « mon camp n’a pas gagné ». Il s’agit de défendre l’intégrité de la démocratie et d’empêcher qu’un individu sans éthique ni scrupules puisse la manipuler au seul motif qu’il se croit au-dessus du reste de l’humanité.

 

Zuckerberg change les règles, les citoyens subissent

Pendant ce temps, Mark Zuckerberg supprime le recours aux vérificateurs de faits indépendants aux États-Unis et assouplit les règles de modération, dans un rapprochement politique plus qu’évident avec Donald Trump.

 

L’entreprise qui contrôle une grande partie de la conversation publique mondiale modifie unilatéralement ses règles. Les citoyens, eux, n’ont pas la moindre possibilité de donner leur avis ou d’intervenir.

 

Il n’est pas nécessaire de démontrer que Meta aurait explicitement décidé d’instaurer le fascisme. Il suffit d’observer comment ses intérêts économiques, son architecture technologique et ses décisions politiques facilitent l’expansion des mouvements autoritaires.

 

Dans une démocratie un tant soit peu mûre, une telle situation devrait être absolument intolérable.

 

Car le problème ne se limite pas à ce que Meta autorise ou interdit de publier. Il réside dans le pouvoir que l’entreprise s’est arrogé : celui de déterminer les conditions mêmes dans lesquelles se déroule le débat démocratique.

 

Un pouvoir privé qu’aucune démocratie ne devrait tolérer

Meta n’est pas seulement une entreprise profondément nuisible à ses utilisateurs. Elle est devenue un véritable cancer pour la démocratie.

 

Il ne s’agit ni de censurer des opinions ni d’interdire des technologies. Il s’agit d’empêcher une multinationale privée de se concentrer sur les processus démocratiques, un pouvoir qu’aucun gouvernement ne devrait lui-même posséder.

 

Au vu des précédents, le minimum serait de lui imposer des audits indépendants, la transparence de ses algorithmes, une responsabilité juridique effective et une séparation structurelle de ses différentes plateformes.

Mais ce qu’il faudrait réellement faire, c’est la fermer.

 

« Lorsqu’une entreprise démontre, de manière répétée, qu’elle est incapable de fonctionner sans mettre en danger les droits fondamentaux et l’intégrité des élections démocratiques, nous devrions sérieusement nous demander si elle doit encore être autorisée à exercer ses activités.

C’est une honte absolue, face à laquelle tout citoyen doté de convictions démocratiques un tant soit peu sérieuses devrait envisager d’agir.

La démocratie ne peut pas dépendre de ce que Mark Zuckerberg juge le plus avantageux pour ses profits ou le plus conforme à son abjecte vision du monde. »

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Meta, le cancer de la démocratie

Enrique Dans est un universitaire, auteur et chroniqueur espagnol, spécialiste des transformations numériques. Enseignant à l’IE Business School de Madrid depuis 1990 et titulaire d’un doctorat en management spécialisé dans les systèmes d’information de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), il étudie les effets des technologies sur les individus, les entreprises et la société. Sur son blogue, qu’il alimente depuis 2003, et dans ses interventions médiatiques, il analyse les mutations du numérique et leurs conséquences économiques, sociales et politiques.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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