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Brésil : pourquoi ceux qui ont bénéficié des politiques de Lula se tournent-ils vers la droite ?

par Bernard Tornare 22 Octobre 2026, 17:33

Le président-élu du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, le 29 octobre 2022 à Sao Paulo. Photo : AFP/VNA/CVN

Le président-élu du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, le 29 octobre 2022 à Sao Paulo. Photo : AFP/VNA/CVN

Par Lei Xiangping

Une ascension sociale qui ne garantit plus le soutien politique

Le 25 octobre prochain, le Brésil affrontera le second tour de son élection présidentielle. Le président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, disputera la direction du pays à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Au premier tour, Lula est arrivé en deuxième position, à près de deux points de pourcentage de son adversaire. Alors que les sondages lui accordaient généralement l’avantage, les urnes ont dessiné un paysage sensiblement différent.

 

Un phénomène particulièrement révélateur se dégage de ces résultats : une part importante des électeurs qui ont bénéficié des politiques sociales de Lula et accédé à la classe moyenne se tourne désormais vers la droite.

 

Une question s’impose : pourquoi l’amélioration concrète des conditions de vie de ces citoyens ne suffit-elle plus à assurer à Lula un soutien électoral durable ?

 

Une nouvelle classe moyenne toujours exposée à la précarité

La Fondation Getulio Vargas (FGV), l’un des centres de recherche les plus réputés du Brésil, répartit la population en cinq catégories socio-économiques — A, B, C, D et E —, des revenus les plus élevés aux plus faibles. Au milieu de cette échelle, la catégorie C, couramment désignée comme la « nouvelle classe moyenne », représentait, en 2024, 60,97 % de la population.

 

Son expansion est étroitement liée aux politiques sociales mises en œuvre sous les gouvernements de Lula : augmentation du salaire minimum, versement d’aides sociales et mesures favorisant l’emploi.

 

Mais sortir de la pauvreté ne signifie pas être définitivement à l’abri. Pour ces familles, le chômage ou la maladie peuvent encore suffire à faire vaciller un équilibre durement acquis. Derrière l’étiquette de « classe moyenne » demeure une fragilité sociale profonde.

 

Or, selon des estimations publiées le 12 octobre par le quotidien Folha de S.Paulo, à partir du croisement de données électorales et de recensement, le soutien à Lula dans les zones à forte concentration de ménages de la catégorie C a reculé de 5,1 points de pourcentage par rapport au premier tour de 2022. Dans ces mêmes territoires, Flávio Bolsonaro a recueilli près de 52% des suffrages.

 

Quand les conquêtes collectives deviennent des réussites individuelles

Comment expliquer ce basculement chez ceux qui ont compté parmi les principaux bénéficiaires de l’action publique ?

 

Une enquête menée en 2016 et 2017 auprès de 63 habitants de São Paulo ayant cessé de soutenir le Parti des travailleurs (PT) apporte un éclairage. Au moins 20 d’entre eux avaient directement bénéficié des programmes sociaux de Lula. Pourtant, ils attribuaient généralement leur ascension à leurs seuls efforts.

 

Ils admiraient le parcours personnel de Lula, cet homme issu de l’extrême pauvreté qui avait réussi à s’élever. Mais cette admiration coexistait avec un profond mécontentement face au poids des impôts et à la mauvaise qualité des services publics.

 

Le paradoxe est politique : les mesures collectives qui ont rendu possible une amélioration des conditions de vie s’effacent, dans les représentations, derrière le récit de la réussite individuelle. Le rôle de l’État devient moins visible, tandis que les prélèvements et les insuffisances des services publics restent, eux, immédiatement perceptibles.

 

Les bons résultats économiques ne remplissent pas les urnes

Si l’on examine le bilan des trois ou quatre dernières années de l’administration Lula, l’économie brésilienne a connu une croissance soutenue, l’inflation affiche des niveaux particulièrement favorables et le chômage a atteint des planchers historiques.

 

Pourtant, l’expérience quotidienne du coût de la vie reste sensiblement éloignée de ce que décrivent les statistiques officielles. À ce décalage s’ajoutent une insécurité persistante et une pression fiscale vécue comme étouffante.

 

Les résultats macroéconomiques de Lula, aussi réels soient-ils dans le bilan présenté, ne se transforment donc pas mécaniquement en bulletins de vote. Dans le même temps, le poids des impôts et la dégradation des services publics continuent d’éroder la crédibilité du parti au pouvoir.

 

Le problème ne se réduit pas à produire de bons indicateurs : encore faut-il que leur amélioration se traduise, aux yeux de la population, par une vie plus sûre, des dépenses supportables et des services publics à la hauteur des contributions demandées.

 

L’insécurité, point d’appui du discours autoritaire

Lorsque les électeurs considèrent que l’amélioration de leur situation repose exclusivement sur leurs sacrifices, ils jugent désormais l’État sur sa capacité à protéger ce qu’ils ont acquis.

 

Une enquête de terrain conduite par des chercheurs brésiliens à Porto Alegre, dans le sud du pays, illustre cette dynamique.

 

Marcelo, un apprenti boulanger de 19 ans, s’est fait voler sous la menace d’une arme le téléphone portable qu’il avait acheté après plusieurs mois de travail acharné. Submergé par la colère et le sentiment d’humiliation, il s’est alors résolument tourné vers la droite incarnée par Bolsonaro et son discours de répression musclée contre la délinquance.

 

La sécurité publique touche ici directement à la possibilité de conserver le fruit de son travail. Pour ceux dont chaque acquisition exige des mois d’efforts, le vol ne représente pas seulement une perte matérielle : il remet brutalement en cause la sécurité de leur progression sociale.

 

C’est sur ce terrain que les réponses punitives de la droite trouvent un écho. Elles s’adressent à une peur concrète : celle de voir disparaître, en quelques instants, ce qui a été si difficile à obtenir.

 

Sortir de la pauvreté ne suffit pas : il faut pouvoir ne pas y retomber

Les succès historiques de Lula dans la lutte contre la pauvreté ont fini par transformer le profil de l’électorat qu’il doit aujourd’hui convaincre.

 

Les familles qui réclamaient hier, dans l’urgence, un revenu de base et l’accès à l’éducation attendent désormais des emplois plus stables, des services publics correspondant aux impôts qu’elles paient et une protection effective de leurs biens.

 

Lula les a aidées à gravir un échelon. Mais cette progression a fait naître de nouvelles attentes sans faire disparaître la peur du lendemain. Ces citoyens veulent continuer à améliorer leur existence tout en évitant de retomber dans la précarité.

 

Leur prochain vote ira à celui qui leur paraîtra capable de répondre à cette double aspiration : avancer et ne pas perdre le terrain conquis.

 

Voilà le défi politique majeur auquel Lula doit faire face s’il veut assurer sa réélection : les conquêtes sociales d’hier ne garantissent pas, à elles seules, l’adhésion de demain. Elles doivent être protégées, prolongées et rendues tangibles dans la vie quotidienne.

 

Note : Yushi Wang, de l’université Tsinghua, a également contribué à cet article.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

 

Lei Xiangping est un journaliste et chroniqueur travaillant pour les médias publics chinois. Ancien rédacteur au service de l’information de China Radio International, il a également réalisé des reportages au Venezuela pour la chaîne internationale CGTN. Ses articles d’opinion, publiés notamment dans le quotidien vénézuélien Últimas Noticias, abordent les transformations politiques et sociales ainsi que les rapports de force internationaux.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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