Image d'illustration : Rebellion [Milei avec Flávio Bolsonaro lors d'un événement de campagne à São Paulo le 26 juillet 2026. Crédits : Isaac Fontana / EFE]
Le basculement vers l’extrême droite s’impose en Amérique latine. Le cycle progressiste semble s’épuiser, laissant place non seulement à une droitisation généralisée, mais à une fascisation de plus en plus marquée. Cette poussée d’une extrême droite aux accents fascistes ou fascisants s’explique en partie par des facteurs extérieurs, notamment les ingérences israéliennes et états-uniennes. Mais ces ingérences ne suffisent pas à expliquer pourquoi des millions d’électeurs latino-américains préfèrent aujourd’hui l’extrême droite aux projets portés par la gauche populiste, réformiste, sociale-démocrate ou nationale-populaire.
Ce basculement ne semble pas avoir une cause unique. Il résulte plutôt d’un ensemble de facteurs structurels et conjoncturels, qui ne mobilisent pas de la même manière les différents électeurs de l’extrême droite. Prendre au sérieux cette diversité peut nous aider à comprendre un phénomène aussi complexe et multiforme que la fascisation en cours. Pour saisir ce qui se passe, commençons donc par examiner qui contribue à le faire advenir.
On peut aujourd’hui distinguer au moins trente catégories d’électeurs de l’extrême droite en Amérique latine.
1. Ceux que meuvent la haine et la peur : les racistes et les sexistes, les xénophobes et les homophobes, les misogynes et les antiféministes, les islamophobes et les antisémites.
2. Les exploiteurs et les oppresseurs de toujours, les ennemis irréductibles de l’impôt et des droits, ceux qui s’agrippent à leurs privilèges.
3. Les aliénés, ceux qui tiennent à préserver les privilèges des autres. Les alliés inconditionnels de leurs propres oppresseurs et exploiteurs. Ceux qui s’identifient à leurs agresseurs, à leurs maîtres patriarcaux et coloniaux, aux pouvoirs mêmes qui les dominent.
4. Ceux que rongent les complexes d’infériorité et qui se trahissent eux-mêmes. Les supplétifs de la domination étrangère, ceux qui méprisent leur propre peuple, ceux qui érigent tout ce qui est français en modèle de supériorité, ceux qui vendent leur patrie.
5. Ceux qui se croient patrons parce qu’ils sont devenus « entrepreneurs d’eux-mêmes ». Ceux qui se prennent pour des capitalistes parce qu’ils organisent leur propre exploitation. Ceux qui s’imaginent appartenir au camp des possédants au seul motif qu’ils se possèdent eux-mêmes — pour mieux se vendre.
6. Ceux qui s’imaginent gravir l’échelle sociale en votant pour ceux d’en haut, s’enrichir en votant pour les riches, gagner du pouvoir en votant pour les puissants, devenir plus blancs en votant pour les Blancs et ceux qui se sont blanchis.
7. Ceux qui n’accordent de crédit qu’à des gens qui les méprisent autant qu’ils ont appris à se mépriser eux-mêmes.
8. Ceux qu’un gouvernement de gauche a sortis de la pauvreté et qui en sont venus à s’identifier aux riches, à mépriser les pauvres et à haïr la gauche.
9. Ceux qui ont été déçus par des gouvernements de gauche restés soumis au capital. Des gouvernements qui n’ont pas osé l’impossible, qui n’ont pas réalisé les rêves projetés sur eux — ou qu’ils avaient eux-mêmes nourris à coups de campagnes électorales et de discours démagogiques.
10. Les marginalisés parmi les marginalisés, les plus meurtris, les plus habités par le ressentiment. Ceux qui en viennent à envier et à haïr jusqu’au peuple lui-même. Ceux qu’ont oubliés même les gouvernements qui faisaient tout leur possible pour ne laisser personne de côté.
11. Ceux qui se méfient des discours sur la justice, tant le monde semble n’offrir que de l’injustice.
12. Ceux qui ne parviennent à faire confiance qu’à des dirigeants qui confortent et confirment l’ordre existant : des dirigeants ouvertement injustes, irrationnels et pervers, à l’image fidèle du monde capitaliste dans lequel nous vivons.
13. Ceux qui ne font confiance qu’à leur propre jouissance et se défient de tout le reste. Ceux qui n’aspirent plus à aucune vérité et ne veulent que des mensonges dont ils puissent jouir.
14. Ceux qui ne cherchent que la jouissance, réduisent tout à un spectacle et s’ennuient devant des offres politiques aussi raisonnables, grises, monotones et prévisibles que celles de la gauche modérée.
15. Ceux qui ne choisissent pas, mais se laissent simplement entraîner. Ceux qui suivent aujourd’hui la mode néofasciste.
16. Ceux qui ont cru en un fasciste faute d’avoir trouvé un communiste auprès duquel comprendre ce qu’ils ressentaient : leur rage, leur désespoir et leur désir de tout changer.
17. Ceux qui réclament une fermeté, une audace et une radicalité que la gauche a perdues et qu’ils vont désormais chercher à l’extrême droite.
18. Ceux qui préfèrent la brutalité résolue du pire au flou de la médiocrité.
19. Ceux qui préfèrent une droite extrême et conservatrice à une gauche inconsistante et droitisée.
20. Ceux qui, par empathie, n’ont pas honte d’une extrême droite sans vergogne, mais éprouvent de la honte pour une gauche qui a honte d’elle-même.
21. Ceux qui préfèrent se soumettre directement au capital plutôt que de le faire par l’intermédiaire de médiations politiques et de mystifications idéologiques.
22. Ceux qui ne comprennent plus ce que signifient la gauche et la droite.
23. Ceux qui votent comme s’ils participaient à un jeu vidéo, sans conscience de ce qui se joue réellement. Ceux qui restent hypnotisés par des écrans leur dissimulant, au lieu de la leur montrer, la planète ravagée par le capitalisme.
24. Les robots de chair et d’os, ceux qui n’ont plus d’autre intelligence que l’intelligence artificielle. Ceux que programment les algorithmes aux mains de figures d’extrême droite comme Elon Musk, Peter Thiel, David Sacks, Marc Andreessen et Ben Horowitz.
25. Ceux qu’a pervertis un christianisme lui-même perverti. Ceux que captent les réseaux évangéliques pentecôtistes et néopentecôtistes, obsédés par la théologie de la prospérité, soutiens inconditionnels d’Israël et adversaires résolus de l’avortement, du féminisme et du mariage pour tous.
26. Les conservateurs et les réactionnaires. Ceux qui réagissent sur la défensive à l’érosion et au discrédit des vieux pouvoirs patriarcaux, raciaux et de classe.
27. Ceux que hante le spectre du communisme, qui recommence à parcourir le monde.
28. Les fascistes de toujours, ceux qui se tenaient cachés et peuvent enfin sortir au grand jour pour étaler sans pudeur leur ignominie.
29. Ceux qui, par pragmatisme, préfèrent se ranger parmi les bourreaux plutôt que parmi leurs victimes, parmi les canailles plutôt que parmi les vaincus, du côté des Israéliens plutôt que de celui des Palestiniens.
30. Ceux qui sont capables de célébrer le génocide à Gaza, de rire devant les décombres, de se réjouir ou de se moquer devant les photographies d’enfants palestiniens assassinés ou mutilés.
Chacune de ces catégories d’électeurs incarne une raison de voter pour l’extrême droite. À chacune de ces raisons, il faut opposer une réfutation différente. Et chaque réfutation exige une approche stratégique particulière.
Il ne peut donc y avoir de stratégie unique pour combattre efficacement le vote d’extrême droite dans l’Amérique latine d’aujourd’hui.
Traduction Bernard Tornare
David Pavón-Cuéllar est un philosophe et psychologue mexicain, professeur-chercheur à l’Université Michoacana de San Nicolás de Hidalgo, à Morelia. Docteur en philosophie de l’Université de Rouen et en psychologie de l’Université de Saint-Jacques-de-Compostelle, il développe ses recherches au croisement du marxisme, de la psychanalyse et de la psychologie critique. Intellectuel engagé à gauche et dans le soutien au mouvement zapatiste, il étudie les mécanismes de domination capitaliste et coloniale ainsi que les possibilités d’émancipation collective. Il est notamment l’auteur de Marxisme lacanien et le coauteur, avec Ian Parker, de Psicoanálisis y revolución.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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