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Chavez ne s'appartenait pas

par Bernard Tornare 24 Mars 2013, 20:12

Chavez et nous

Par Dominique Ziegler*

EN COULISSE

«Malheur au peuple qui a besoin de héros» écrivait Brecht dans La vie de Galilée. Bob Dylan chantait, au milieu des années 1960, en pleine effervescence contestatrice aux Etats-Unis, «Don’t follow the leaders». La quête de justice sociale doit être l’affaire de toutes et de tous. On ne peut, néanmoins, que s’incliner respectueusement devant la fraîche dépouille d’Hugo Chavez et se joindre, sans ironie ni distance, au chagrin de millions de Vénézuéliens, de Latino-Américains, que cette perte affecte au plus haut point. Pourquoi? Selon Hegel, les grands hommes ne s’appartiennent pas, ils sont l’émanation de la volonté collective, l’incarnation d’un mouvement. Il ne faut donc pas uniquement considérer Chavez comme une entité individuelle, mais bien comme le symbole en marche d’un mouvement international populaire anti-impérialiste, bien plus large que ce que les medias ne laissent transparaître. Chavez était un homme exceptionnel, charismatique, influent, mais, contrairement à ce que l’on tente de nous faire avaler, il n’a jamais été tenté par le culte de la personnalité ou une carrière de dictateur; son action sociale à l’attention du plus grand nombre, ses rendez-vous électoraux démocratiques transparents répétés, la liberté d’opinion et de contestation au Venezuela, sont là pour le prouver. Le Courrier a bien détaillé, dans son édition du 7 mars, les acquis sociaux de la révolution bolivarienne; j’ajouterais, pour m’être rendu plusieurs fois dans ce pays, que la volonté d’émancipation culturelle au quotidien était aussi une préoccupation majeure du gouvernement Chavez. A côté des magasins privés qui relayaient la propagande débile des Etats-Unis via les jeux-vidéo ou les blockbusters décérébrés, à côté des centres commerciaux ultramodernes basés sur le modèle nord-américain, porteurs du pire modèle de civilisation occidental – et fréquentés essentiellement par les membres des familles patriciennes – auxquels Chavez, authentique démocrate, n’avait pas touché, se trouvaient des kiosques de rue, maisons de quartier, dispensaires, dans lesquels le gouvernement distribuait gratuitement Les Misérables de Hugo, du Dostoïevski, du Edgar Poe et autres classiques de la littérature mondiale pour contribuer à l’affranchissement intellectuel d’un peuple longtemps aliéné par la proximité toxique des Etats-Unis et par des siècles d’oppression culturelle et sociale de la part d’une élite archi-corrompue, toujours en embuscade à l’heure actuelle.

Chavez ne s’appartenait pas; sa totale dévotion au bien-être de son peuple, comme à celui de ses voisins latino-américains, sa solidarité sans faille avec les peuples opprimés du monde, proches comme lointains, Haïtiens comme Palestiniens, sont encore une fois la démonstration indéniable d’une action guidée par la solidarité et par elle seule. La stratégie de diabolisation de Chavez qui a été mise en place de son vivant par les medias occidentaux, les officines de la CIA et autres chiens de garde a pris une tournure délirante depuis l’annonce de son décès. Ainsi, sur France Culture, un journaliste commence son émission en précisant que Chavez est mort le même jour que Staline. Suivez la flèche! L’idiot utile Cohn-Bendit se répand en insultes sur Canal + comparant Chavez aux pires populistes, Le Pen, Berlusconi etc., et finit par tisser un lien des plus raffinés en évoquant, l’air de rien, ni plus ni moins qu’Hitler (!) pour faire la démonstration qu’une élection démocratique n’exclut pas les dérives autoritaires. La liste des médiamensonges est encore longue. Pourquoi s’acharner à ce point sur le défunt, puisque d’évidence il ne peut plus nuire?

Il y a là une double stratégie. La première, évidente, s’inscrit dans la continuité de la propagande impérialiste à l’œuvre du vivant de Chavez: salir l’homme à tout prix pour occulter son bilan. La deuxième, plus subtile, consiste à appuyer sur l’aspect «personnalisation du pouvoir» afin d’essayer d’enterrer définitivement l’idée d’un processus révolutionnaire collectif, avec son incarnation la plus emblématique. Prenant d’ailleurs son désir pour une réalité, l’imposteur Obama s’est fendu d’un communiqué (d’un manque de classe inouïe) souhaitant que le décès de Chavez devienne l’opportunité, pour les autorités vénézuéliennes, d’entretenir à nouveau des relations harmonieuses avec les Etats-Unis – entendez: des relations soumises.

L’humanité n’est pas encore parvenue au stade où elle peut se passer de héros. L’obscurité dans laquelle nous nous trouvons, les désastres économiques, écologiques, sociaux, tous faits de main d’homme, placent le genre humain à un degré d’évolution extrêmement bas, à peine au niveau préhistorique – et sans doute, à la préhistoire, y avait-il une cohésion sociale plus importante! Dans ce contexte-là, l’action de Chavez et de ses camarades, soutenue par l’écrasante majorité du peuple vénézuélien, a-t-elle fait office de rayon de lumière et explique pourquoi cette perte affecte tant les esprits justes sur toute la planète. A ce stade d’évolution de l’humanité, nous avons encore besoin de héros. Chavez en est un. Vivant ou mort. On peut le critiquer sur ses erreurs stratégiques d’alliance et faire la fine bouche. C’est aussi oublier, et on ne le dit pas assez, que le Venezuela, comme d’autres régimes progressistes d’Amérique latine, sont sous la menace constante du plus grand groupe terroriste de la planète: les Etats-Unis d’Amérique. L’exemple récent du Honduras et celui pas si lointain de toute l’Amérique latine écrasée par la botte sanglante yankee (alliée aux classes militaro-féodales locales) durant la majeure partie du XXe siècle sont là pour nous le rappeler. Alors, oui, nous ne sommes pas encore mûrs pour nous passer de héros, même si certains de leurs choix stratégiques nous dérangent. Il est suffisamment rare qu’un homme ait incarné, sans trahir ni décevoir, les aspirations du genre humain, pour ne pas s’accorder cette faiblesse

Source

*Dominique Ziegler, né le 25 août 1970 à Genève, est un écrivain, dramaturge et metteur en scène suisse. Il est le fils du sociologue Jean Ziegler.

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